Chapter 6 of 16
Gotham sans masque
759 words
Le ciel de Gotham, la nuit, c'est un paradoxe.
D'en bas, on le croirait sale, étouffé par la pollution lumineuse, les fumées industrielles, et l'éternelle menace du chaos. Mais d'en haut... depuis certains toits... il devient presque beau. Froid, mais vaste. Triste, mais sincère.
Et ce soir, Dick avait décidé qu'on allait profiter de Gotham. Sans uniforme. Sans radio. Sans Bruce. Juste deux gars, deux vestes, deux sourires hésitants, et un paquet de beignes fourrés à la crème dans une espèce de sacoche pour homme.
— Alors, Villeneuve, t'as peur des hauteurs? me lança-t-il alors qu'il escaladait une échelle de secours rouillée.
— Mec, j'ai passé quinze ans à voltiger sur la glace avec des lames aux pieds. J'ai survécu à des chutes en vrille, à des juges russes, et à la bande-son de Casse-Noisette en boucle. J'ai vu pire.
Il rit, et sa voix résonna contre les briques de l'immeuble.
— Viens, j'vais te montrer un de mes coins préférés.
***
Le toit surplombait un vieux cinéma Art Déco, abandonné depuis des années. L'enseigne clignotait encore vaguement, comme un battement de cœur trop faible pour tenir éveillé.
Dick s'assit sur le rebord, jambes pendantes dans le vide, comme si la gravité n'avait jamais été son problème.
— Ce ciné-là, murmura-t-il, c'est ici que Bruce m'a emmené après mon premier vrai combat. Il voulait me montrer que Gotham, c'était pas juste le sang et les sirènes. Que même ici, y'avait de la mémoire. Des rêves.
Je m'assis à côté de lui. Le vent était froid, mais j'avais mis ma capuche. Ma peau me remerciait en silence.
— Tu crois qu'on peut vraiment aimer cette ville? fis-je.
Il haussa les épaules.
— On peut aimer ses défauts. Ses fissures. Et ce qu'on y trouve malgré tout. Comme... des donuts à trois heures du matin et un ado interdimensionnel au regard trop sérieux.
Je lui lançai un beignet. Il le rattrapa sans effort.
— Tu parles toujours comme ça? On dirait un poème mal traduit de l'italien.
— Hé! J'ai du style. Toi, t'as l'accent québécois.
— C'est pas un accent, c'est un superpouvoir, corrigeai-je avec dignité.
Il éclata de rire.
— Tu sais, je suis content que t'aies débarqué. Bruce ne l'avouera jamais, mais t'as bousculé quelque chose chez lui. Il avait besoin qu'on lui rappelle que les règles, ça se brise. Et que parfois, la vie envoie des gens qui n'ont rien à voir avec ton plan initial... mais qui te font avancer quand même.
Je restai silencieux. Les mots s'installaient quelque part sous mes côtes.
On redescendit, et il m'entraîna vers un ancien entrepôt transformé en café-bar pour insomniaques. À cette heure-là, seuls deux étudiants, un couple de bikers et un vieux poète endormi étaient encore là. Parfait.
On s'assit au fond, face à une grande baie vitrée. Il commanda une infusion bizarre. Moi, du jus de pomme. (Pas de café, pas de thé noir non-british. Ma chimie mentale reste une diva.)
Dick tourna sa cuillère lentement.
— Alors, Dale... tu veux quoi, toi? Pour de vrai?
Je le fixai.
— Tu veux dire dans ce monde?
— Ouais. Gotham est moche, mais elle t'appartient aussi maintenant. Alors qu'est-ce que tu veux y faire?
Je réfléchis. Longuement.
— Je veux pas juste survivre. J'ai fait ça toute ma vie. Je veux... vivre. Trouver quelque chose à aimer ici. Quelqu'un, peut-être. Je veux sentir que j'ai le droit d'exister sans avoir à me justifier.
Il hocha la tête.
— Tu l'as, ce droit.
— Ouais. Mais ce monde, il te le retire vite si t'es pas armé.
Il leva son verre.
— Alors on s'arme. Ensemble.
Vers minuit, on prit un bus — ouais, un vrai bus, comme deux gars normaux — et on rentra au manoir. Dans la lumière tamisée, entre deux virages, Dick me demanda:
— Si t'avais pas été catapulté ici, tu serais devenu quoi?
J'ai réfléchi.
— Une médaille d'or. Ou une prof de patin pour enfants. Ou peut-être... juste quelqu'un de bien. Quelqu'un de complètement cinglé, peut-être. Ou juste une personne parmi tant d'autres.
Il sourit.
— T'as encore le temps. Et peut-être que t'as pas changé autant que tu crois.
Et dans son regard, je vis pas un justicier. Pas un ancien acrobate. Juste un gars. Un frère.
Cette nuit-là, je me suis couché avec un sentiment étrange dans la poitrine.
Comme si Gotham, malgré ses ombres et ses ruelles crasseuses, m'avait ouvert un coin de ciel.
Et dans ce coin-là, j'étais pas une erreur cosmique.
J'étais juste... Dale.
Et c'était peut-être suffisant.