Chapter 5 of 16

Le masque et le miroir

763 words

Le manoir Wayne avait mille pièces, mais ce soir-là, c'est moi qui me suis perdu volontairement. Après l'entraînement avec Dick, je n'avais pas envie de retourner dans ma chambre. J'avais besoin de marcher. De respirer. De comprendre ce que mon corps était en train de devenir. Je me suis retrouvé dans la bibliothèque. Évidemment. Tout chez Bruce Wayne crie « bibliothèque secrète », « cave dissimulée » et « traumatisme classé par ordre alphabétique ». Je m'approchais d'une vieille édition reliée de Hamlet quand une voix grave a rompu le silence: — Tu crois que je meurs jeune? Je sursautai. Il était là, dans l'ombre, dos à moi, devant la grande baie vitrée. Bruce. Ou Batman sans costume. Ce qui, au fond, revenait au même. Je pris une inspiration. Je savais qu'un jour, cette conversation aurait lieu. J'avais juste espéré que ce ne serait pas... aujourd'hui. — Dans certaines versions, ouais. Il ne réagit pas. Il resta debout, droit, les mains croisées dans le dos. Il semblait... calme. Trop calme. — Tu m'as décrit comme un personnage de fiction. Un héros tragique. Une légende. Alors dis-moi, Dale. Dans ton monde... qu'est-ce que je suis vraiment? Je déglutis. Ce n'était pas une question anodine. C'était une confession déguisée. Une demande d'absolution. Ou peut-être juste une envie désespérée de comprendre ce qu'il représentait, quand lui-même ne savait plus trop. Je m'approchai un peu. — Dans mon monde, t'es un gamin qui a vu ses parents mourir devant lui. Et qui a décidé que personne d'autre ne mériterait de souffrir comme ça. T'as utilisé ton fric, ton corps, ton esprit pour créer quelque chose de plus grand. De plus fort. Et ouais, parfois, t'es obsédé. Tu fais peur. Tu commets des erreurs. Il se retourne lentement. Son regard m'écrase. Ce n'est pas un regard de colère. C'est pire. C'est celui d'un homme qui doute. — Et je deviens quoi, à la fin? — Parfois... tu meurs seul. Dans une ruelle. Parfois tu deviens un dictateur. Parfois tu passes le flambeau. Et parfois... tu gagnes. Il hoche la tête. Pas surpris. Comme s'il avait déjà envisagé toutes ces versions de lui-même. Je continue, la gorge serrée. — Mais ce que j'ai jamais vu... c'est toi, ici. Avec un gosse venu d'un autre monde. Qui parle trop. Qui a peur de crever de soleil en allant chercher du lait. Un rictus. Très léger. Un souffle d'amusement. Peut-être. — Tu veux dire que je n'ai jamais adopté un ado patineur interdimensionnel dans aucune version de ta réalité? — Non. Et c'est peut-être ce qui me fout le plus les jetons. Parce que ça veut dire que tout est possible ici. Y compris ce que je n'ai jamais prévu. Il s'approche de moi. Il est grand, large, plus massif que je l'imaginais. Pas comme dans les films. Ici, c'est de la chair, du muscle, de la fatigue. Un humain. — Tu crois que je suis un monstre? finit-il par demander. Je le fixe. Honnêtement. Sans filtre. — Je pense que tu pourrais le devenir. Si on te laissait seul trop longtemps. Il ferme les yeux un instant. Il encaisse. — Et moi? je demande. Tu crois que je peux devenir un monstre aussi? Il me regarde. Et pour la première fois, je vois de la peur dans ses yeux. Pas pour lui. Pour moi. — Oui, dit-il. Mais seulement si tu refuses d'être vulnérable. Silence. Puis il ajoute, à voix plus basse: — Je ne t'ai pas demandé d'être Robin. Tu ne me dois rien. Mais si tu restes ici... tu dois te comprendre toi-même. Ce que tu veux. Ce que tu peux offrir. Et ce que tu peux briser. Je baisse les yeux. Je déteste qu'il ait raison. Je déteste qu'il soit lucide. — Je veux pas être une arme, Bruce. J'ai passé ma vie à danser sur la glace pour qu'on m'applaudisse, pas pour qu'on m'envoie frapper des clowns meurtriers. Il s'approche encore. Plus près. Et dit: — Alors trouve un autre but. Et je t'aiderai à l'atteindre. Tu n'es pas une pièce qu'on place sur un échiquier, Dale. Tu es un joueur. Et ce jeu-là... je veux le jouer à tes côtés, pas au-dessus de toi. Et là, sans que je comprenne pourquoi, mes yeux piquent. Alors je détourne le regard, respire à fond, et je murmure: — T'aurais été un bon père. Même dans mon monde. Il ne répond pas. Mais je sens sa main, lourde, se poser sur mon épaule. Pas pour me retenir. Mais pour me dire: Tu n'es pas seul. Et c'était suffisant.

End of Chapter 5