Chapter 4 of 16

Glace contre trapèze

840 words

Dick m'a réveillé à 6h du matin. Et ça, déjà, c'était une agression. — Debout, Dale! T'as une confrontation artistique à honorer! — Quoi...? grognai-je, la tête enfoncée dans l'oreiller. C'est quoi cette phrase? On est dans Black Swan ou quoi? Il a tiré les rideaux. Le soleil a cogné contre ma peau comme un sniper invisible. J'ai hurlé et replongé sous les draps. — Hey! Rayons UV mortels ici, rappelle-toi? Je veux bien mourir dans une explosion, mais pas toasté comme une gaufre oubliée! — J'ai réservé la salle d'entraînement du bas. On va voir si le patinage artistique peut rivaliser avec un vrai entraînement de cirque. J'ai grogné, mais j'ai fini par me lever. Il avait ce sourire... ce regard de défi qu'on connaît trop bien quand on est athlète. Le genre de regard qui veut dire tu vas regretter de m'avoir sous-estimé. Spoiler: j'avais clairement sous-estimé Dick Grayson. *** La Batcave avait une zone d'entraînement gigantesque que je n'avais pas encore explorée. Tatamis, cordes, barres, trampolines, poids, cibles... C'était un mélange entre un dojo, un gym militaire, et un cirque démoniaque. Dick m'attendait déjà, échauffé, en débardeur, les muscles fluides. Il s'était même attaché les cheveux. L'arrogant. Moi, j'étais en survêtement, crémé de la tête aux pieds avec un écran total 90, comme un vampire en balade. — Règle numéro un, dit-il en lançant un regard complice. Ici, on ne se moque pas des origines. Que tu viennes d'un monde parallèle ou d'une patinoire québécoise, ce qui compte, c'est ce que tu fais avec ton corps. — Parfait, dis-je. Parce que je vais te mettre la honte avec mes pirouettes. — Montre-moi ce que t'as, champion. On a commencé simple. Je lui ai montré un scratch spin. Il a sifflé bas. — Tu tournes vite. — Deux-cent-cinquante tours par minute. J'ai failli vomir une fois à 300. Puis j'ai enchaîné un saut axel sans patins, sur sol ferme. J'ai atterri sans faute. J'ai cru que ses yeux allaient sortir de leur orbite. — Okay. T'as des jambes de feu sous ces collants. — J'enfilais des tenues avec des paillettes avant que tu saches marcher sur un fil. Il a rigolé. — À mon tour. Il s'est lancé. Salto arrière, twist, réception silencieuse. Puis il a bondi, s'est accroché à une barre suspendue et s'est balancé comme un pro. Fluide. Félin. Digne d'un acrobate olympique. J'ai applaudi. — J'admets, c'est classe. Même si t'as pas encore glissé sur la glace avec 12 kilos de strass sur les épaules. — Et t'as jamais voltigé à 10 mètres de haut sans filet. — Je me suis déjà pété un bras à cause d'une pirouette piqué mal réceptionnée sur une musique de Tchaïkovski. On souffre tous différemment, mec. En plus, dans mon monde d'origine j'étais une fille donc je me cognais fréquemment les seins avec mon plâtre. Il grimace un peu. Après les démonstrations, on est passés au défi: improviser un petit numéro chacun, avec musique imposée. Et qui choisit la musique? Alfred, bien sûr. Cet homme est une légende. Il a lancé la bande-son de Le Fantôme de l'Opéra. — Sérieusement? soupirai-je. Tu veux nous voir mourir dramatiquement sur une note haute? — C'est de circonstance, Monsieur Dale, répliqua-t-il avec son éternel flegme britannique. Dick m'a laissé commencer. J'ai utilisé la bande pour faire une séquence fluide de figures au sol, des pirouettes, des rotations, des arabesques improvisées. Sans glace, sans patins, mais mon corps savait quoi faire. Le rythme, la musicalité, le contrôle absolu du mouvement. J'ai terminé à genoux, bras tendus, tête basse. Dick a applaudi. — Impressionnant. On sent la rage sous la grâce. — C'est gentil. À ton tour, Cirque du Soleil. Il s'est élancé. Son style était radicalement différent. Moins « poésie », plus « maîtrise brute ». Il grimpait, voltigeait, retombait sans un bruit. Et chaque pose, chaque mouvement, avait ce petit truc félin qui le rendait inimitable. Il a fini suspendu à une corde, regard vers le sol, en parfait équilibre. J'ai applaudi à mon tour. — On a des styles totalement opposés. — Mais complémentaires, dit-il. Tu bouges comme un poème. Moi, comme une lame. Il a sauté à terre et m'a tendu la main. — Trêve. On est tous les deux des artistes. Différents supports, même obsession. Je lui ai serré la main, sans me défiler. — Tu sais... t'es pas aussi agaçant que je l'imaginais. — Et toi, t'es pas qu'un petit prince perdu dans un autre monde. On s'est souri. Franchement. Je crois que ça a vraiment fait plaisir à Alfred qu'on commence à s'entendre. En quittant la salle, j'ai lancé: — Dis, si un jour on affronte un méchant dans un opéra, on fait un duo? — T'es fou? Bien sûr qu'on fait un duo. Je prends les hauteurs. Toi, la scène. Et pour la première fois depuis que j'étais arrivé ici... j'ai ri. Un vrai rire. Sans défense. Sans sarcasme. Peut-être qu'à Gotham, j'avais pas encore trouvé ma place. Mais j'avais peut-être trouvé... un partenaire, un ami.

End of Chapter 4