Chapter 3 of 16

Thé noir et vérités blanches

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La cuisine du manoir Wayne était un paradoxe à elle seule. À la fois froide et impersonnelle, comme tout dans cette maison, mais habitée par l'odeur chaude du café, du pain grillé et du vieux thé anglais. Le genre d'endroit où tu te sens un peu moins petit dans un monde qui te dépasse. Je m'étais levé tôt. Enfin, pas tant levé que fuyant ma chambre. Mes pensées tournaient en boucle depuis ma rencontre avec les autres Robin. L'un me souriait comme un grand frère, l'autre voulait me sauter à la gorge, et le dernier avait un regard de scanner médical croisé à une IA d'analyse comportementale. Et Bruce? Toujours indéchiffrable. Mais Alfred... Alfred avait l'air humain. Il était là quand je suis entré. Il préparait quelque chose dans une poêle en fonte — des œufs peut-être — avec une aisance méthodique, comme si sauver les héros de Gotham passait aussi par un petit-déjeuner équilibré. — Monsieur Dale, fit-il sans même me regarder. J'allais justement monter avec un plateau. — J'te préviens, j'ai pas très faim. Mon estomac est encore persuadé que j'ai 15 ans et que je vis à Montréal. Il se retourna, un petit sourire aux lèvres. — Les jeunes métaphysiques ont tendance à parler en énigmes. Souhaitez-vous du thé? — Est-ce que je peux avoir du vrai sucre, pas les petits cubes psychopathes? Il hocha la tête, impassible, et me désigna une chaise. J'ai pris place au comptoir, et il m'a tendu une tasse fumante. Le silence était confortable, bizarrement. Pas pesant. Pas comme celui que j'ai eu avec Bruce, où chaque pause sonnait comme un test. Je l'ai brisé le premier. — Alfred... je sais que je joue les cool types détachés, genre « ouais, je suis tombé dans Gotham, j'ai tout vu dans mon monde », blabla. Mais... Je me suis arrêté. Il posait tranquillement les œufs dans une assiette, sans me presser. — Mais en vrai, je suis complètement paumé. Il s'est approché. Il posa devant moi une assiette garnie, puis s'appuya contre le comptoir, bras croisés. — Et si vous commenciez par me parler de... votre monde? J'ai pris une gorgée de thé. Chaud, amer, réconfortant. — Je m'appelais Dalphée. J'étais une fille. J'étais... brillante, je pense. Championne de patinage artistique. Mon truc, c'était la glace, les projecteurs, les spins à 300 tours-minute. Mes parents s'endettaient jusqu'aux cils pour m'offrir des entraîneurs, des compétitions à l'étranger, des costumes cousus main. Ma mère en a même fait plusieurs pour économiser des sous pour me payer des patins sur mesure à cause de l'étroitesse de mes pieds. Si j'en avais à largeur normale, je me serais cassé les chevilles en tentant quoi que ce soit à mon niveau. — Ils croyaient en vous, dit-il doucement. — À la folie. Jusqu'au bout. On est venus à Gotham pour une compète. Une dernière, je crois. Et puis y'a eu ce type. Il pensait qu'on était riches. Mes parents ont essayé de lui dire que non, que tout allait à moi, à mon sport... Il les a tués. Froidement. Juste là. Pour rien. Je sais même pas si c'est vrai parce que, dans mon monde, Gotham n'existe pas! C'est probablement juste un souvenir relié à ce corps! Mais je crois que j'ai vécu un truc semblable dans mon monde... Je ne savais pas que je pleurais avant que ma voix se brise. Alfred me tendit un mouchoir en tissu brodé. Bien sûr. — Et après ça, j'ai glissé. J'ai perdu connaissance. Je sais pas si je suis mort. Ou si un truc cosmique m'a récupéré en route. Mais je me suis réveillé ici. Mec. Dans ce monde. Et on m'a dit que j'étais « Dale Villeneuve », et que j'avais été adopté par un milliardaire qui se déguise en chauve-souris la nuit. Je riais, mais c'était plus nerveux qu'autre chose. — Et maintenant, je fais genre « Ouais, t'inquiète, j'ai vu toutes les BD ». Mais en réalité... j'ai vu des versions. Des versions de fiction. Ici, c'est pas pareil. Les gens saignent. Les gens meurent. Et moi je me dis que si je fais un mauvais pas, c'est pas un scénariste qui va me sauver. Alfred posa sa main sur mon épaule. Légère, mais ferme. — Ce monde n'est pas simple. Ni pour ceux qui y sont nés... ni pour ceux qui y tombent. Vous n'êtes pas obligé d'être parfait, Monsieur Dale. Ni même « utile » tout de suite. Vous avez le droit d'exister. Et d'apprendre. — Mais ils... ils m'observent. Jason me hait déjà. Tim me jauge comme s'il attendait que je me transforme en bombe. Dick est gentil, mais... je sens qu'il doute. Et Bruce ? Bruce ne me regarde pas comme un ado traumatisé. Il me regarde comme une anomalie stratégique. Alfred ne répondit pas tout de suite. Puis: — Maître Bruce est prudent. Il a perdu beaucoup. Trop. Il pense toujours en termes de risques. De logique. Mais sous cette carapace, il a accueilli plus d'enfants blessés qu'il ne l'admettra jamais. Vous n'êtes pas une anomalie pour lui. Vous êtes... une promesse qu'il n'ose pas encore croire réelle. Je suis resté silencieux. Les mots d'Alfred s'insinuaient dans mon ventre comme le thé dans mes veines. — Est-ce que je suis... réel? ai-je demandé, plus pour moi que pour lui. Alfred s'est accroupi légèrement, à hauteur de mes yeux. — Vous êtes là. Vous respirez. Vous souffrez. Et vous aimez le thé avec du vrai sucre. Cela me semble tout à fait réel, Monsieur Dale. J'ai souri. Un peu. Juste assez pour que ça ne craque pas. Quand je suis sorti de la cuisine, les épaules un peu plus droites, j'ai croisé Dick dans le couloir. Il m'a lancé un clin d'œil. — Alfred t'a fait le discours du thé salvateur, hein? — Un classique, j'imagine? — T'inquiète. On est tous passés par là. Il a posé sa main sur mon épaule. Pas comme Bruce. Pas comme Alfred. Mais comme un frère qui te dit, sans le dire: Je sais ce que c'est. Peut-être que j'étais perdu. Mais je n'étais plus seul. Et à Gotham... c'est déjà énorme.

End of Chapter 3