Chapter 2 of 16
Les chauves-souris et le majordome
966 words
Le lendemain matin, je me suis réveillé avec une migraine et l'impression persistante que j'étais dans une mauvaise fanfiction écrite à 3h du matin par une ado insomniaque. Mais non, Gotham était bien réelle. Le Manoir Wayne aussi. Et ce nouveau corps, cette voix grave qui ne m'appartient pas, encore plus.
J'étais Dale. Dale Villeneuve. Et j'allais rencontrer les autres chauves-souris.
C'est Alfred qui est venu me chercher.
Il est apparu dans l'embrasure de la porte, silencieux comme un ninja en smoking, et a simplement dit:
— Monsieur Dale, Maître Bruce vous attend dans le salon Est.
J'ai cligné des yeux.
— Est... genre boussole? Parce que moi je faisais du patinage, pas des courses d'orientation.
Un petit sourire s'est dessiné sur son visage ridé mais noble. Il avait l'air d'avoir été majordome pour la Reine, James Bond et le Vatican, tout en ayant le niveau d'un chirurgien militaire. Ce qui, connaissant un peu la back-story d'Alfred, n'était peut-être pas loin de la vérité.
— Je vous accompagnerai, si vous le permettez.
Le salon Est était une pièce gigantesque avec des tableaux qui devaient valoir plus que tout ce que j'avais jamais possédé. Trois jeunes gens m'y attendaient.
Bruce se tenait debout à côté de la cheminée, bras croisés.
Je les ai tous reconnus. Parce que bien sûr, dans mon monde, ce sont des personnages de fiction que j'ai vus des centaines de fois sur Tumblr, dans les BD, et dans les films animés. J'avais beau ne pas être la plus grande fan, ça m'arrivait quand même parfois de regarder le dernier film et de feuilleter les vieux comics de mon oncle.
Dick Grayson, premier Robin. L'aîné. Le plus souriant, le plus stable. Il m'a accueilli avec un sourire chaleureux.
Jason Todd, le revenant. Mauvais garçon par excellence. Adossé au mur, bras croisés, expression fermée.
Et Tim Drake, l'intello. Le genre à hacker le Pentagone avec une montre connectée. Il m'observait déjà comme s'il essayait de me disséquer avec les yeux.
Dick a été le premier à s'approcher.
— Salut ! On m'a dit que t'étais le nouveau. Dale, c'est ça ? Je suis Dick.
Je lui ai serré la main. Il avait la poigne d'un gymnaste, et le regard de quelqu'un qui voulait sincèrement être gentil.
— Ouais. Dale Villeneuve. Ex-Dalphée, patineur artistique, et apparemment... réincarné. Un peu contre mon gré.
Jason a levé un sourcil.
— Réincarné? Sérieux? C'est une blague?
J'ai haussé les épaules.
— Si t'as une meilleure explication pour le fait que je me suis réveillé dans le corps d'un mec à Gotham alors que j'étais censé être à Montréal pour une compétition, je suis preneur.
Tim a enfin parlé, sa voix aussi calme que calculée.
— Tu prétends venir d'un autre univers. Un univers où on est tous... fictifs?
— Yep. J'ai vu vos vies en BD. En série. Et même en Lego. J'ai lu Death in the Family et je sais ce qui est arrivé à Jason.
Jason s'est raidi. Il a lancé un regard noir à Bruce, qui a simplement soupiré.
— T'as balancé ma mort à un type qui vient d'arriver?
— Il le savait déjà, a répondu Bruce. Il en savait plus sur nous que n'importe qui n'aurait dû. Même des trucs que j'ai jamais révélés.
Dick s'est tourné vers moi, un peu tendu.
— Alors... tu sais aussi ce qui arrive à chacun de nous? Ce que... ce qu'on devient?
J'ai senti un frisson. J'ai failli dire que dans certaines versions, il devenait Batman. Dans d'autres, il mourait tragiquement. Mais j'ai simplement répondu:
— Je connais des versions. Des possibilités. Rien n'est figé ici. Ce monde est vivant. Et moi, je n'ai aucune envie de prédire quoi que ce soit. Le multivers DC est trop grand pour dire dans quel monde je suis exactement de toute façon...
Silence.
Puis Jason a éclaté de rire. Un rire court, sec.
— Eh ben. On a un gamin albinos multidimensionnel qui débarque en pleine crise existentielle et qui sait tout sur nous. Génial.
Alfred a alors interrompu cette tension avec un thé parfaitement préparé. Il m'a tendu une tasse en porcelaine.
— Earl Grey, Monsieur Dale. Cela vous conviendra?
— Si vous avez du sirop d'érable, je l'épouse.
Il a souri. Mais Bruce a levé un sourcil.
— Il plaisante, a dit Alfred.
— Je crois qu'il plaisante, ai-je ajouté aussitôt. Peut-être.
Ils m'ont tous observé pendant un long moment. J'étais le nouveau. L'anomalie. Le Robin qui n'avait rien demandé, qui ne savait pas se battre, qui n'avait jamais tiré avec un Batarang, mais qui connaissait les secrets de tout le monde.
Et ça, c'est dangereux.
Parce que moi, je n'ai pas grandi dans les rues ou dans une école de détectives. Moi, je viens d'un monde où eux sont des héros de fiction. Et malgré toute leur puissance, je sais aussi ce qu'ils peuvent devenir.
Des icônes. Des monstres. Des martyrs.
Quand la réunion a pris fin, Bruce m'a accompagné dans un couloir.
— Tu t'en es bien sorti.
— J'ai pas encore reçu de Batarang dans la tête, donc j'imagine que oui.
Il s'est arrêté. Son regard s'était adouci, légèrement.
— Dale... Je sais que tout ça est brutal. Mais si tu veux rester ici, il faudra t'entraîner. Apprendre. Te défendre.
— Et si je veux pas devenir un justicier? ai-je demandé.
Il a marqué un temps.
— Alors tu restes. En sécurité. Sous ma protection.
J'ai hésité. Puis j'ai murmuré:
— J'ai vu assez d'univers où tu meurs jeune, Bruce. Je préfère celui où tu vis assez longtemps pour me ficher des leçons de morale.
Il n'a pas répondu.
Mais dans son regard, j'ai vu un éclat nouveau.
Peut-être qu'au fond, j'étais exactement le bordel imprévisible qu'il n'attendait pas.
Et peut-être que ça lui plaisait.