— Tu veux que je fasse une sortie avec lui? s'était étranglé Jason.
Il pointait un doigt vers moi comme si j'étais un sandwich mal emballé.
— Ouais, répondit Dick sans sourciller. Juste vous deux. C'est pas une mission. Juste une sortie. De nuit. En civil. Pas de baston, pas de masque, pas de sang.
— Donc une balade romantique avec le nouveau bébé Robin qui sort de nulle part? Pass.
— Jason...
— Non mais sérieusement, Dick! Deux mois. Deux mois qu'il est là, et on a quoi? Trois conversations? Dont une sur les céréales.
Je me raclai la gorge.
— Pour ma défense, t'as commencé à insulter les Corn Flakes aromatisées au sucre d'érable.
Jason me lança un regard assassin. Dick étouffa un rire.
— Juste une soirée. Une virée en ville. Montre-lui tes coins, parle un peu. C'est ce que Bruce aurait voulu.
— Bruce veut que je trie mes dossiers médicaux et que je voie un thérapeute. Je fais pas toujours ce que Bruce veut.
Dick haussa un sourcil. Jason soupira.
— Bon. Ok. Une heure. Et s'il me touche, je le balance dans la rivière.
— Noté, répondis-je avec un petit sourire.
***
Gotham la nuit avait toujours ce parfum d'inconfort familier: les rues défoncées, l'humidité, les lampadaires qui grésillent comme des insectes suicidaires. Jason marchait devant moi, mains dans les poches de son blouson de cuir, son casque rouge accroché à la ceinture — juste au cas où.
Moi, j'étais en jean, sweat noir, capuche sur la tête. Écran total sur la nuque juste au cas où, comme d'hab.
On ne parlait pas.
Pendant au moins vingt minutes, le seul bruit entre nous fut le grincement de ses bottes et mes semelles qui raclaient le trottoir.
Puis, sans me regarder, Jason lança:
— T'es censé être quoi, au juste? Un remplacement? Une réparation? Une recrue? Parce que personne nous le dit clairement.
Je répondis sans lever la voix.
— Je suis pas là pour te remplacer. Ni réparer quoi que ce soit. J'ai juste atterri ici. Littéralement. Et j'essaie de pas m'écrouler tous les deux jours.
Il haussa un sourcil.
— Mmh. T'as l'air plus solide que ça.
— Tu verrais l'intérieur de ma tête, tu penserais le contraire.
— Bienvenue au club.
Il se tourna vers un vieil immeuble, désigna une échelle de secours.
— Viens.
On grimpa jusqu'au toit. La vue n'était pas aussi belle que celle des autres coins que Dick m'avait montrés, mais Jason s'y installa comme chez lui. Il sortit une flasque de sa poche, l'ouvrit, et me regarda.
— C'est de l'eau, calme-toi.
Je hochai lentement la tête.
— J'peux pas boire. Même une gorgée. Même l'odeur d'un joint peut me foutre en vrille. Genre... perte de contrôle totale.
Il sembla surpris.
— Sérieux?
— Sérieux.
— Ok. J'boirai pas, alors.
Il rangea la flasque. Geste simple, mais... symbolique.
Il s'installa sur la corniche, jambes dans le vide. Moi aussi.
— Alors, c'est quoi ton vrai secret? demanda-t-il. Parce que j'ai vu comment tu bouges. T'es pas un simple civil. Et tu connais Gotham trop bien pour être un touriste.
J'hésitai.
Puis je répondis.
— Je viens d'un autre monde. Littéralement. Je l'ai dit le premier jour mais je crois pas que vous y ayez vraiment cru, à part pour Bruce et Alfred. Là-bas, Gotham... c'est une fiction. Bruce est un personnage de bande dessinée. Toi aussi. J'étais pas un gars, non plus. J'étais une fille. Dalphée. J'étais championne de patinage artistique. J'avais une famille. Et elle est morte ici.
Jason me regarda comme si je venais d'avouer que j'étais une version québécoise de Superman.
— ...Tu délires?
— Peut-être. Mais je te jure que c'est vrai.
Il resta silencieux. Longtemps. Puis il dit:
— Ouais. Ok. Gotham a déjà eu des trucs plus bizarres.
Il tourna la tête vers moi, et cette fois... son regard n'était plus dur. Il était curieux. Peut-être même inquiet.
— Et comment tu tiens, avec tout ça?
Je répondis sans réfléchir:
— Mal. Mais j'ai pas envie de crever. Alors j'avance. Un jour à la fois.
Il hocha la tête. Pas de commentaire. Juste... un respect tacite.
Un peu plus tard, il m'amena dans un vieux diner. Il connaissait la serveuse, une dame âgée qui l'appelait « mon lapin ». Elle nous apporta des milkshakes et des frites sans poser de questions.
Jason parla un peu plus. De son enfance. De sa résurrection. De la rage. De Bruce. De tout ce qu'on ne dit pas quand on est en costume.
— J'te promets pas qu'on va devenir super potes, dit-il en me fixant au-dessus de son verre. Mais t'es pas un imposteur, Dale. Et t'as pas à faire semblant d'être nous. Sois juste toi. Ça suffit.
Je souris.
— Merci. Pour ce soir.
— Tu remercies pas trop vite. La nuit est jeune, et j'ai encore deux ou trois mauvaises idées à tester sur toi.
Et quelque part, dans le bruit des néons et le goût de la vanille, une chose étrange se passa:
Jason commença à me considérer comme un frère.
Et moi, malgré toutes mes angoisses, je sentis que j'avais peut-être trouvé un allié imprévu.