Chapter 15 of 17
Les échos du Ciel
960 words
Le soir tombe lentement sur Namimori, et la maison est plongée dans ce calme trompeur que je commence à connaître. Nana fredonne dans la cuisine, Reborn lit dans le salon — ou feint de lire, je n'en sais rien — et moi, je suis seul·e dans ma chambre.
Depuis la visite à Faustino, une pensée m'obsède.
Cette flamme, cette fracture... Si elle unit deux consciences, alors l'autre doit être quelque part.
Tsuna.
Pas celui que les autres voient dans leurs souvenirs. Pas le garçon maladroit et terrorisé qu'on décrit dans la série. Mais le vrai Tsuna, celui dont la flamme a été scellée, celui dont la vie a été volée.
Je ferme les rideaux.
Je m'assois sur le sol, jambes croisées, paumes tournées vers le ciel.
Et je respire.
Une fois. Deux fois. Trois fois.
J'essaie de calmer mon esprit, de ralentir les pensées qui s'entrechoquent. Mais ce n'est pas dans ma nature — mon cerveau s'emballe toujours. Trop d'idées, trop de connexions, trop d'hypothèses.
Alors je ne lutte pas. Je les laisse venir.
Chaque pensée devient une lumière.
Chaque lumière, une onde.
Et dans ce chaos, quelque chose répond.
Un battement.
Faible, hésitant, mais présent.
Je le reconnais. Ce n'est pas mon cœur. C'est autre chose. La flamme.
Elle s'allume, pas sur mon front, mais à l'intérieur de ma tête. Une étincelle bleutée qui éclate comme un cristal fissuré.
Et soudain, tout bascule.
Le sol disparaît.
Le plafond aussi.
Je flotte dans un espace sans forme, sans couleur, sans temps.
Un ciel vide. Ou plutôt... un ciel brisé.
Des fragments de lumière tournent autour de moi. Certains brûlent, d'autres se dissipent avant même de m'effleurer. Et au milieu de tout ça, une silhouette.
Floue. Tremblante. Mais humaine.
Je m'avance, ou du moins, j'essaie. Ici, la logique n'a plus de sens. Les pas n'existent pas, et pourtant je m'en approche.
— ...Qui es-tu?
La voix est jeune, hésitante. Elle me traverse plus qu'elle ne m'atteint.
— Je pourrais te poser la même question, dis-je calmement.
La forme tremble. Puis se stabilise un peu.
C'est un garçon. Quatorze, quinze ans peut-être.
Des yeux marron, inquiets, trop doux pour ce monde.
Tsuna.
Mais il ne me regarde pas. Il regarde autour de lui, perdu.
— C'est... ici que je vis maintenant? Cet endroit?
Je hoche la tête.
— Peut-être. Ou peut-être que c'est moi qui suis venue te trouver.
Il plisse les yeux, confus.
— Je te connais?
Je souris faiblement.
— Pas vraiment. Je ne suis pas censée exister dans ton monde. Et pourtant, me voilà.
Il fronce les sourcils.
— C'est bizarre... Tu parles comme moi, mais tu ne ressens pas comme moi.
— Tu le remarques, hein?
— Oui. C'est... étrange. Comme si tu étais moi, mais sans mes émotions. Ou avec trop d'autres émotions mélangées.
Je soupire.
— J'ai toujours été comme ça. C'est difficile pour moi de comprendre les expressions des gens, leurs intentions. J'analyse, mais je ne ressens pas comme eux.
Tsuna baisse la tête.
— Alors tu es aussi seule que moi.
Ces mots me frappent plus que je ne veux l'admettre.
Dans ce monde suspendu, sa tristesse est presque palpable — pas dramatique, pas excessive, juste authentique.
Et je comprends pourquoi sa flamme a été scellée: elle brillait trop pour un cœur aussi fragile.
— Pourquoi t'es là? me demande-t-il finalement.
— Parce que ta flamme s'est mélangée à la mienne.
— C'est dangereux.
— Je sais.
Il s'approche. Ses contours deviennent plus nets, presque tangibles.
— Tu veux me remplacer?
Je secoue la tête.
— Non. Je veux te comprendre.
— Et si je refuse?
Je hausse les épaules.
— Alors je continuerai d'exister à moitié. Et toi aussi.
Le silence s'installe. Pas un silence vide, non — un silence lourd de tension. Deux consciences s'observent, se jaugent, se testent.
Puis, sans prévenir, tout autour de nous commence à vibrer.
Les fragments de lumière changent de couleur, passant du bleu au doré, puis au gris métallique.
Une onde monte, comme un bourdonnement.
Tsuna pose une main sur sa poitrine.
— Tu ressens ça?
Je ferme les yeux.
— Oui. C'est notre flamme. Elle... réagit.
Une fusion imparfaite, instable, mais vivante. Les étincelles tourbillonnent, formant une spirale autour de nous.
Je sens la chaleur, puis le froid, puis de nouveau la chaleur.
La flamme cherche à nous relier.
Mais nous résistons tous les deux, sans le vouloir.
Je tends la main vers lui.
— Si on continue à se repousser, on finira par disparaître.
Il hésite.
— Et si je te laisse entrer, qu'est-ce qu'il restera de moi?
— Peut-être... assez pour qu'on se comprenne.
Il me regarde, longuement.
Et pour la première fois, je lis dans ses yeux non pas de la peur, mais de la curiosité.
Il avance. Lentement.
Nos mains se touchent.
Le contact n'est pas douloureux, mais le monde explose.
Des images défilent: un bureau, des notes d'école, des amis, des rires, des pleurs, des flammes, des cris. Et au milieu de tout, une même phrase qui résonne dans deux voix à la fois:
Je ne voulais pas être choisi. Mais maintenant que je le suis, je veux au moins comprendre pourquoi.
La spirale s'effondre.
Tout devient noir.
Puis, silence.
Quand je rouvre les yeux, je suis dans ma chambre. Allongé·e sur le sol, trempée de sueur. Reborn me fixe depuis la porte.
— Tu t'es évanouie, dit-il simplement.
Je me redresse, la tête lourde.
— Pas vraiment. J'étais... ailleurs.
— Avec lui.
Je hoche lentement la tête.
— Oui. Et il sait que j'existe.
Reborn croise les bras.
— Alors les choses vont devenir intéressantes.
Je souris faiblement.
— Tu n'as pas idée.
Au fond de moi, la flamme pulse doucement. Et cette fois, elle ne brûle pas seule.