Chapter 14 of 17

Fracture

1.1k words

Deux jours ont passé depuis ma rencontre avec Faustino. Deux jours à tenter de donner un sens à tout ce qu'il a dit... ou à ce qu'il a laissé sous-entendre. Je n'ai toujours pas trouvé le sommeil. La maison est calme, étrangement calme. Nana prépare le dîner en fredonnant un air que je n'arrive pas à reconnaître, comme si elle cherchait à retenir quelque chose qui lui échappe déjà. Reborn, lui, est installé sur le rebord de la fenêtre de ma chambre. Il me fixe, impassible, la silhouette du bébé mafieux découpée par la lumière orange du crépuscule. Je sais qu'il me surveille. Il ne me quitte plus vraiment des yeux depuis ce soir-là. Depuis le test. Et surtout, depuis que la flamme a réagi autrement que prévu. Je me souviens de ce moment comme d'une morsure. Une lumière, oui, mais froide. Pas le Ciel. Pas vraiment. Une flamme qui semblait vivante mais inhumaine, pulsant à un rythme différent de mon cœur. Elle n'a pas jailli. Elle a glissé, comme une brume consciente. Et dans cette brume, j'ai cru entendre un murmure. Pas une voix humaine. Pas une langue connue. Depuis, les ombres autour de moi paraissent plus épaisses. Les lumières, plus instables. Parfois, j'ai la sensation que le monde entier respire à contretemps. Je relève les yeux vers Reborn. — Tu comptes me regarder comme ça encore longtemps? Un coin de sa bouche s'étire à peine. — Tant que j'en ai besoin. Je soupire. — Et tu penses trouver quoi, exactement? — Une réponse. Ou un mensonge. Je prends les deux. Sa franchise est une gifle douce. Il n'a pas tort. Depuis deux jours, je ne suis plus sûr·e de ce que je ressens. Ce corps n'est pas totalement le mien. Cette flamme non plus. Et plus je m'y accroche, plus j'ai l'impression de glisser dans un espace entre deux réalités. — Faustino t'a troublé, remarque Reborn, sans lever la voix. — Non. Il m'a juste... fait réfléchir. — Tu réfléchis trop. C'est souvent la première étape avant de s'effondrer. Je serre les poings. — Et toi, tu ne réfléchis jamais avant d'appuyer sur la gâchette? Un silence. Long. Presque étouffant. Puis il rit — un petit rire sec, sans chaleur. — Touché. Je détourne le regard, frustré·e. Ce jeu d'esprit qu'il impose constamment me met à cran. Il me pousse à bout sans jamais hausser le ton, sans jamais perdre le contrôle. Et pourtant, tout en lui semble taillé pour provoquer. — Ta flamme n'est pas celle du Ciel, reprend-il soudain. Je me fige. — Qu'est-ce que tu veux dire? — Le Ciel rassemble. Il équilibre. Il ne dévore pas. Je me retourne vers lui. Ses yeux, d'un noir calme, me fixent avec une précision chirurgicale. — Ta flamme ne cherche pas à créer des liens. Elle s'alimente. — ...Tu veux dire qu'elle se nourrit des autres? — Peut-être. Ou qu'elle tente de combler quelque chose. Une fracture. Le mot résonne en moi comme un écho lointain. Fracture. C'est ce que je ressens depuis le début. Comme si deux identités, deux consciences, deux flammes se heurtaient à l'intérieur de moi sans jamais réussir à fusionner. Je me lève et m'approche du miroir accroché au mur. Le reflet me renvoie un visage fatigué, les traits tirés, les cernes trop marquées. Et pourtant, derrière les pupilles brunes, une lueur changeante — quelque chose d'irréel. — Tu la vois aussi, hein? dis-je à Reborn sans me retourner. — Oui. Et elle t'observe. Je frémis. — Tu veux dire... la flamme? — Elle te teste. Comme moi. Le miroir se trouble un instant. Pas beaucoup. Juste assez pour que mon reflet semble sourire alors que je garde le visage neutre. Mon cœur rate un battement. — Reborn... — Ne bouge pas. Je reste figé·e. Ma respiration devient plus lente. Le verre reflète à présent une silhouette qui n'est plus tout à fait la mienne. La flamme s'éveille, diffuse, d'un bleu-gris presque argenté, parcourue de filaments orangés. Pas la pureté du Ciel. Pas la chaleur du Soleil. Quelque chose de plus ancien. De plus... mélangé. Et soudain, je comprends. Cette flamme, ce n'est pas celle de Tsuna. Ce n'est pas non plus la mienne. C'est nous deux à la fois. Reborn s'avance. Sa voix, calme comme toujours, tranche le silence: — Je pensais qu'un sceau brisé révélerait une flamme instable. Pas une conscience parallèle. Je ferme les yeux, la tête lourde. — J'entends parfois des pensées qui ne sont pas les miennes. Des souvenirs flous. Des... images. — Décris-les. Je m'assois sur le lit, tremblant·e. — Un garçon. Des rires. Une balle qui éclate en feu. Une promesse qu'il n'a jamais pu tenir. Et... de la honte. Beaucoup de honte. Reborn reste immobile. — Tu as récupéré des fragments du véritable Tsuna. Ou peut-être qu'il récupère des fragments de toi. Je lâche un rire nerveux. — C'est censé me rassurer? — Non. Mais ça t'oblige à te poser la bonne question. — Laquelle? — Qui, de vous deux, finira par dominer. Je relève lentement la tête. — Et si ce n'était pas une question de domination? Et si... on apprenait juste à cohabiter? Reborn esquisse un léger sourire. — Un Ciel qui partage son espace intérieur. Inédit. Dangereux. Fascinant. Je me lève et m'approche de la fenêtre. Dehors, Namimori semble étrangement calme, presque irréelle sous la lumière lunaire. Je sens la flamme vibrer faiblement dans ma poitrine — ni menace ni réconfort, juste une présence. — Tu penses qu'ils viendront me chercher si la Vongola apprend que je ne suis plus vraiment Tsuna? Reborn détourne les yeux du viseur miniature qu'il nettoie. — Ils viendront, oui. Mais pas pour les raisons que tu crois. — Lesquelles alors? — Parce qu'ils auront peur de toi. Je reste silencieux·se. Le mot peur s'enroule autour de moi comme un serpent froid. Puis, sans prévenir, la flamme pulse — un battement, profond, comme un cœur étranger. Le miroir se fissure. Une mince ligne argentée traverse la surface avant de se refermer aussitôt, comme si rien ne s'était passé. Reborn ne dit rien. Il glisse son chapeau sur sa tête et descend du rebord. — Repose-toi, dit-il enfin. Tu en auras besoin. — Pour quoi? Il ouvre la porte, sans se retourner. — Pour apprendre à vivre avec ce que tu es devenu·e. La porte se referme doucement. Et dans le silence, je reste seul·e avec mon reflet. Le sourire revient. Mais cette fois, je ne sais plus lequel de nous deux le porte.

End of Chapter 14

Chapter 14: Fracture - Moi, remplacer Tsuna? | Novel AI Studio