Chapter 13 of 17
Celui qui avait vu le ciel brûler
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Je n'avais pas dormi de la nuit.
Pas à cause de la douleur — il n'y en avait plus — mais à cause du silence. Ce genre de silence lourd, presque épais, qui donne l'impression d'avoir avalé le monde entier.
Quand je me suis levé, le soleil filtrait à peine à travers les rideaux. Nana préparait le petit-déjeuner comme si tout allait bien, comme si son fils n'avait pas failli exploser de l'intérieur la veille. J'ai pris mon bol de riz sans rien dire. Elle n'a pas posé de question. Peut-être qu'elle a senti que ce n'était pas le moment.
Reborn, lui, était déjà assis sur la table, croisant les jambes, l'air aussi frais que si la nuit précédente n'avait jamais existé.
Son regard, pourtant, était différent. Moins joueur. Plus précis.
— Tu récupères vite, dit-il.
Je hausse une épaule, avalant une bouchée sans goût.
— J'ai juste survécu.
Il hoche la tête lentement.
— Et c'est justement ce qui m'intéresse.
Nana nous regarde avec un sourire doux, un peu absent. Reborn la salue d'un petit signe poli.
— Je dois emmener Tsuna quelque part aujourd'hui, madame Sawada. Un peu d'air frais, quelques exercices. Rien de dangereux.
Elle acquiesce avec confiance, inconsciente de la moitié des vérités qui planent autour d'elle.
Quand nous sortons, l'air est lourd, saturé d'humidité.
Je ne demande pas où on va. Reborn ne répondrait pas de toute façon.
Nous marchons en silence pendant un moment, jusqu'à ce qu'il s'arrête devant un vieux bâtiment délabré, à la lisière de la forêt de Namimori. On dirait un temple oublié, ou peut-être une bibliothèque abandonnée. Les murs sont couverts de lierre, et une cloche rouillée pend au-dessus de la porte entrouverte.
— C'est ici, dit-il.
Je fronce les sourcils.
— Tu m'amènes dans un lieu hanté?
Un léger sourire.
— En quelque sorte.
Il pousse la porte sans frapper. Une odeur de papier ancien, de poussière et d'encre séchée nous enveloppe aussitôt. À l'intérieur, la lumière filtre à travers des vitraux fissurés, colorant les étagères d'ombres mouvantes.
Et là, au milieu, assis à une table encombrée de vieux parchemins, se trouve un homme.
Sa silhouette est maigre, presque fragile. Ses cheveux sont blancs comme la craie, mais ses yeux — d'un gris acier — ont une clarté qui fige le temps. Il ne relève pas tout de suite la tête. Ce n'est que lorsque Reborn s'avance que sa voix s'élève, rauque, mais assurée:
— Je savais que tu finirais par venir, petit démon.
Reborn s'incline légèrement.
— Ma réputation me précède, comme toujours.
L'homme relève enfin les yeux vers moi. Et je sens immédiatement que quelque chose en lui voit trop. Ce n'est pas un regard humain. C'est une dissection silencieuse.
— Tu n'es pas Tsunayoshi Sawada, dit-il sans la moindre hésitation.
Je fige.
— ...pardon ?
— Je vois deux flammes en toi, deux âmes qui partagent le même corps. Mais une seule d'entre elles sait pourquoi elle existe. L'autre se débat.
Je croise les bras, sur la défensive.
— Et toi, tu es?
Il sourit faiblement.
— On m'appelait Faustino di Vongola. Chercheur. Archiviste. Héré...tique, pour certains.
Je jette un regard à Reborn, qui se contente d'un bref hochement de tête.
— Il a été excommunié par le Cinquième Boss pour avoir tenté de recréer la flamme du Ciel en laboratoire.
Faustino rit doucement, un rire qui ressemble à un vieux livre qu'on referme.
— J'ai essayé de comprendre ce que nous appelons "le lien". La raison pour laquelle le Ciel attire les autres flammes. J'ai découvert que c'est une illusion. Le Ciel ne rassemble pas. Il assimile.
Ses yeux se posent sur moi à nouveau.
— Et toi, tu es la preuve que cette assimilation peut échouer.
Je sens un frisson me parcourir.
Reborn, lui, garde son ton neutre.
— Hier, sa flamme s'est manifestée. Blanche. Changeante. Stable et instable à la fois.
Faustino se lève lentement, les os craquant.
— Blanche, dis-tu? Alors tu es à la croisée des mondes. Ni Ciel, ni Terre.
Il s'approche de moi. Son regard me transperce.
— Dis-moi, étrangère: que ressens-tu quand ta flamme brûle?
Je ferme les yeux un instant.
— Tout. Et rien. C'est comme si chaque chose dans le monde me reconnaissait... mais que je ne reconnaissais rien en retour.
Il acquiesce lentement.
— La flamme hybride. Je l'avais théorisée. Une flamme née de la dissonance entre deux consciences, entre deux vérités contradictoires. Une flamme de Seuil.
— "Seuil"? je répète.
— Celle qui relie les mondes sans jamais appartenir à aucun. Elle peut comprendre toutes les flammes, mais ne peut fusionner avec aucune. Elle ne domine pas. Elle observe. Elle juge.
Reborn fronce les sourcils.
— Et ses risques?
Faustino détourne le regard.
— Si elle s'éveille complètement sans guide, elle pourrait déchirer la frontière entre les flammes. Dissoudre le lien qui maintient la cohésion entre les éléments.
Je déglutis.
— Tu veux dire... que je pourrais les effacer?
— Non. Pire. Tu pourrais leur faire douter de leur propre nature. Et dans un monde régi par la flamme, le doute est une apocalypse.
Un silence s'installe.
Reborn, imperturbable, brise la tension:
— Et si je la forme?
Faustino tourne la tête vers lui, presque choqué.
— Tu veux éduquer un paradoxe?
— Je veux comprendre s'il peut être utile, répond Reborn sans hésiter.
L'homme secoue la tête.
— Tu joues avec des concepts que même les Vongola ont interdits. Si elle perd le contrôle, elle pourrait te consumer.
— Elle n'est pas Tsuna, dit Reborn calmement. Et c'est justement pour ça qu'elle a une chance.
Faustino se tait. Son regard se tourne vers moi une dernière fois.
— Alors, étranger au sein d'un corps emprunté, écoute-moi: si ta flamme continue d'exister, elle attirera ceux qui ne devraient pas se rencontrer. Des flammes perdues, des consciences incomplètes. Tu devras choisir si tu les accueilles... ou si tu les refuses.
Je hoche lentement la tête.
— Je comprends.
Il esquisse un sourire mélancolique.
— Non. Pas encore. Mais tu comprendras.
Reborn pose une main sur mon épaule.
— On y va.
Je le suis, encore sonné. À la sortie, l'air semble plus lourd. Le ciel s'est couvert, et un orage se prépare au loin.
Reborn marche en silence pendant un long moment, puis dit, presque pour lui-même:
— Une flamme de Seuil, hein... Tu vas vraiment me donner du fil à retordre.
Je réponds sans me retourner:
— Tu voulais un défi. Tu l'as trouvé.
Un léger sourire traverse son visage.
— J'espère juste que tu ne décideras pas un jour de me juger, toi aussi.
Je le regarde, le vent jouant dans mes cheveux.
— Reborn... tu sais que ce n'est pas exclu.
Et pour la première fois depuis son arrivée à Namimori, le tueur à gages éclate franchement de rire.