Chapter 41 of 101
Une maison qui se souvient
1.3k words
Les jours passaient doucement au domaine Veyron.
Depuis le retour d’Aldren, l’atmosphère avait légèrement changé. Sa présence apportait quelque chose d’ancien à la demeure, comme si une partie de son histoire était revenue avec lui.
Les chevaliers du Corbeau Noir semblaient également apprécier son retour. Même ceux qui ne l’avaient connu que par réputation lui accordaient immédiatement le respect dû à l’ancien commandant.
Kael, lui, avait surtout découvert une chose assez inattendue : Aldren parlait beaucoup.
Beaucoup trop, selon lui.
— Tu devrais voir sa tête quand il était petit, racontait justement Aldren dans le salon.
Kael, assis près de la fenêtre, leva lentement les yeux de son livre.
— Aldren.
— Oui, mon petit Kael ?
— Non.
Noah étouffa un rire derrière sa tasse.
Lysandra, assise à côté de lui, essayait visiblement de ne pas sourire.
Ethan, lui, n'avait même pas fait l'effort de cacher son amusement.
— Je t'en prie, Aldren. Continue.
— Ethan.
— Quoi ?
— Tu es censé être mon frère.
— Justement. C'est pour ça que je veux entendre cette histoire.
Aldren posa une main sur son ventre, déjà amusé par le souvenir.
— Il devait avoir environ six ans. Votre père était parti s'entraîner avec les chevaliers et votre mère m'avait demandé de garder un œil sur lui pendant quelques heures.
Kael referma lentement son livre.
— Je sens que cette histoire ne va pas me plaire.
— Il avait disparu.
Noah releva la tête.
— Disparu ?
— Complètement.
— Où ?
Aldren pointa un doigt vers Kael.
— Dans les jardins.
Kael soupira.
— Je connaissais simplement très bien les jardins.
— Tu étais caché derrière une haie depuis presque une heure.
— Je réfléchissais.
— Tu avais six ans.
— Et alors ?
Cette fois, Lysandra éclata franchement de rire.
Kael lui lança un regard légèrement vexé, mais elle ne semblait absolument pas impressionnée.
— Désolée, dit-elle. Mais… six ans, caché derrière une haie ?
— Je n'étais pas caché.
Aldren hocha gravement la tête.
— Bien sûr. Tu étais simplement… stratégiquement invisible.
Noah posa sa tasse.
— Ça ressemble beaucoup au Kael actuel.
— Merci, Noah.
— C'était un compliment.
— Je ne crois pas.
Le rire qui suivit fut simple, naturel.
Kael resta silencieux quelques secondes, observant les personnes présentes autour de lui.
Il y avait quelque chose d'étrange dans cette scène.
Pas étrange dans le mauvais sens.
Simplement… différent.
Quelques semaines auparavant, il aurait difficilement imaginé pouvoir rester assis dans un salon à écouter une vieille histoire sur son enfance tout en ayant Ethan qui se moquait de lui, Noah qui riait ouvertement et Lysandra qui essayait de cacher son sourire.
Même Adrian, installé un peu plus loin avec un livre, avait relevé les yeux à plusieurs reprises.
Il ne disait pas grand-chose.
Mais il observait.
Et Kael commençait à comprendre qu'il n'était plus nécessaire de rester constamment sur ses gardes avec certaines personnes.
---
Plus tard dans l'après-midi, Kael rejoignit Aldren dans la cour d'entraînement.
Plusieurs chevaliers du Corbeau Noir s'exerçaient déjà.
Le bruit des armes résonnait contre les murs de pierre.
Aldren observait leurs mouvements depuis quelques minutes lorsque Kael arriva à ses côtés.
— Ils travaillent bien.
— Ils ont intérêt.
Aldren croisa les bras.
— Tu es leur commandant suprême, après tout.
Kael regarda les chevaliers.
— Je sais.
— Tu ne dois pas seulement savoir manier ton autorité. Tu dois comprendre ceux qui la portent avec toi.
Kael tourna légèrement la tête vers lui.
Aldren poursuivit :
— Ton père comprenait ça.
Un silence passa.
Kael ne répondit pas immédiatement.
— Tu travaillais souvent avec lui ?
— Très souvent.
Aldren regarda la cour.
— Ton père était excellent au combat. Mais ce n'était pas sa principale qualité.
— Laquelle alors ?
Un petit sourire apparut sur le visage du vieil homme.
— Il savait écouter.
Kael haussa légèrement les sourcils.
— Mon père ?
— Oui.
— J'ai du mal à l'imaginer.
Aldren rit.
— Il parlait énormément quand il était plus jeune.
— Sérieusement ?
— Ton père pouvait parler pendant une heure d'une stratégie qui aurait pu être expliquée en cinq minutes.
Kael eut un petit sourire.
— Ça ne me ressemble pas.
— Non. Toi, tu fais l'inverse.
— Je parle trop peu ?
— Beaucoup trop peu.
Kael regarda à nouveau les chevaliers.
— Peut-être.
Aldren posa une main sur son épaule.
— Tu n'as pas besoin de devenir ton père.
Kael resta silencieux.
— Ni ta mère, ajouta Aldren. Ni même la version parfaite du patriarche que certains attendent de toi.
Le regard de Kael se posa sur lui.
— Alors je dois devenir quoi ?
Aldren sourit.
— Toi.
La réponse était simple.
Peut-être même trop simple.
Mais Kael la garda en tête.
---
Le soir venu, le domaine était particulièrement calme.
Les couloirs étaient éclairés par des lampes magiques dont la lumière douce se reflétait sur les tableaux anciens.
Kael marchait seul lorsqu'il entendit des voix derrière lui.
— Tu vas encore à la serre ?
Il se retourna.
Darius était appuyé contre un mur, les bras croisés.
— Peut-être.
— Tu y vas souvent.
— Et alors ?
— Rien.
Darius sourit.
— Je voulais juste vérifier que tu n'avais pas décidé d'y installer ton lit.
Kael lui lança un regard.
— Ce serait pratique.
— Je savais que tu dirais ça.
Ils continuèrent à marcher côte à côte.
À mesure qu'ils avançaient, les conversations provenant des autres pièces s'éloignaient.
Darius finit par demander :
— Tu vas bien ?
Kael réfléchit.
— Oui.
— Vraiment ?
— Oui.
Darius hocha la tête.
Il ne posa pas davantage de questions.
C'était précisément ce que Kael appréciait chez lui.
Ils arrivèrent près des jardins.
Le vent du soir faisait légèrement bouger les arbres.
Au loin, la serre se dessinait derrière les feuillages.
Kael s'arrêta un instant.
— Darius ?
— Hmm ?
— Tu crois que mes parents seraient contents de voir le domaine aujourd'hui ?
Darius regarda la demeure derrière eux.
Puis Kael.
— Je pense qu'ils seraient surtout surpris.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as réussi à rendre cet endroit encore plus vivant.
Kael baissa légèrement les yeux.
— Je n'ai presque rien fait.
— Justement.
Darius lui donna une petite tape sur l'épaule.
— Tu as laissé les gens y vivre.
Kael sourit faiblement.
Ils restèrent quelques secondes silencieux.
Puis Darius reprit :
— Et Aldren va probablement raconter encore vingt histoires embarrassantes avant la fin des vacances.
Kael soupira.
— Je pourrais le faire repartir en mission.
— Tu n'oserais pas.
— Je suis le commandant suprême.
— Et lui te connaît depuis que tu as six ans.
Kael réfléchit.
— C'est un problème.
Darius éclata de rire.
Pour la première fois depuis longtemps, Kael rit lui aussi.
---
À quelques kilomètres de là, dans une ancienne aile du domaine qui n'était presque plus utilisée, une vieille horloge s'arrêta.
Personne ne le remarqua.
La pièce était plongée dans l'obscurité.
Sur les murs étaient accrochés plusieurs portraits de membres de la Maison Veyron ayant vécu des générations auparavant.
Certains noms étaient encore parfaitement lisibles.
D'autres avaient presque disparu.
Au fond de la salle se trouvait une porte ancienne.
Elle était massive, faite d'un bois sombre renforcé par des bandes métalliques.
Personne ne l'utilisait.
Personne ne semblait même se souvenir de ce qu'elle cachait.
Pourtant, une fine ligne lumineuse apparut pendant quelques secondes entre le sol et le bas de la porte.
Puis elle disparut.
L'horloge recommença à fonctionner.
Dans les jardins, Kael n'avait rien remarqué.
Il parlait encore avec Darius.
Et pour l'instant, le domaine restait paisible.
Mais après des siècles de silence, certaines choses n'avaient peut-être jamais réellement cessé d'attendre.