Chapter 25 of 101
Le calme avant l’ombre
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Les jours qui suivirent furent étrangement calmes.
Aucun nouveau message n’apparut dans les couloirs. Le cristal noir resta silencieux. Même les jardins, pourtant devenus le centre de l’attention de Kael, ne révélèrent aucune nouvelle trace.
Pour la première fois depuis plusieurs semaines, l’Académie Impériale d’Asteria semblait avoir retrouvé son rythme habituel.
Les élèves assistaient à leurs cours, les entraînements se poursuivaient dans les terrains extérieurs et les couloirs étaient de nouveau remplis de conversations.
Enfin… presque habituelles.
La présence de l’Ordre du Corbeau Noir empêchait complètement l’académie de redevenir normale.
Deux chevaliers étaient presque toujours visibles près des zones anciennes de l’établissement. D’autres patrouillaient autour des jardins et des accès secondaires. Ils ne parlaient presque jamais aux élèves et ne semblaient jamais relâcher leur attention.
Quant à Darius, il avait repris son rôle de commandant en second avec un sérieux qui contrastait tellement avec son comportement auprès de Kael que Noah en parlait encore régulièrement.
— Je maintiens que ce n’est pas la même personne, déclara Noah pendant qu’ils traversaient un couloir.
Kael continua d’avancer.
— Tu l’as déjà dit.
— Et je continuerai jusqu’à ce que tu m’expliques comment quelqu’un peut être aussi insupportable avec toi et aussi terrifiant avec les autres.
Lysandra, qui marchait de l’autre côté de Kael, sourit.
— Peut-être que Kael a simplement l’habitude.
— C’est possible, répondit Kael.
Noah se tourna vers lui.
— Tu admets ça beaucoup trop facilement.
— Je connais Darius depuis presque toute ma vie.
— Justement. C’est ce qui m’inquiète.
Kael allait répondre lorsqu’une voix familière s’éleva derrière eux.
— Je peux entendre, vous savez.
Noah se retourna.
Darius avançait dans leur direction, accompagné de Gareth.
Il portait son armure sombre et avait retrouvé cette expression sérieuse qu’il affichait lorsqu’il était en service.
Noah sourit.
— Ah, le commandant terrifiant.
Darius le fixa.
— Je t'entends toujours.
— Je sais.
Gareth eut un léger sourire.
Kael observa Darius.
— Tu n’as rien de mieux à faire ?
— Plusieurs choses.
— Et pourtant tu es là.
— Je surveille les déplacements du patriarche.
Kael soupira.
— Tu recommences avec ça ?
Darius s’approcha et baissa légèrement la voix.
— Je fais mon travail.
— Tu prenais déjà ton travail beaucoup trop au sérieux quand nous avions dix ans.
— Et tu étais déjà beaucoup trop doué pour te mettre dans des situations impossibles.
Noah regarda Lysandra.
— Ils font ça depuis combien de temps ?
— Apparemment toute leur vie.
Darius posa une main sur l’épaule de Kael.
— Allez. Tu vas être en retard.
Kael repoussa tranquillement sa main.
— Je sais marcher tout seul.
— Je sais.
Darius sourit.
— Mais c’est plus amusant comme ça.
Kael lui lança un regard exaspéré avant de poursuivre son chemin.
Pendant quelques instants, tout semblait parfaitement normal.
Et c’était justement ce qui rendait la suite si inattendue.
---
Le cours suivant avait lieu dans l’une des grandes salles de théorie magique.
Le professeur avait consacré la séance aux interactions entre magie et aura, un sujet que Kael maîtrisait déjà largement.
Noah, en revanche, semblait avoir décidé que cette heure serait consacrée à autre chose.
— Si je rate encore cette partie, je vais finir par croire que la magie me déteste, murmura-t-il.
Kael ne leva même pas les yeux de son livre.
— Elle ne te déteste pas.
— Merci.
— Elle te trouve simplement fatigant.
Lysandra étouffa un rire.
Noah posa une main sur son cœur.
— Trahi par mon meilleur ami.
— Tu survivras.
Le professeur se retourna.
— Monsieur Noah.
Noah se redressa immédiatement.
— Oui, professeur ?
— Puisque vous semblez particulièrement intéressé par la conversation avec vos camarades, peut-être pourriez-vous répondre à ma question.
Quelques élèves rirent.
Noah regarda Kael avec un air désespéré.
Kael lui souffla discrètement :
— Résonance d’aura.
Noah répondit correctement.
Le professeur hocha la tête.
— Exact.
Noah se rassit avec un sourire satisfait.
— Je savais parfaitement la réponse.
— Bien sûr, murmura Kael.
La leçon continua.
Tout était normal.
Jusqu’à ce qu'un groupe d’élèves s’approche de Kael à la fin du cours.
Ils n’étaient pas particulièrement hostiles.
Trois garçons et une fille, tous issus de familles nobles. Kael les avait déjà croisés plusieurs fois sans réellement leur parler.
Le premier garçon s’arrêta devant lui.
— Patriarche Veyron.
Kael releva les yeux.
— Oui ?
— Nous voulions vous poser une question.
— Je vous écoute.
Le garçon semblait légèrement nerveux malgré lui.
— Est-ce vrai que l’Ordre du Corbeau Noir est ici uniquement pour vous protéger ?
— C’est ce qui a été annoncé.
— Donc vous êtes réellement menacé ?
Noah fronça légèrement les sourcils.
Kael resta calme.
— Je ne pense pas que cette question vous concerne.
Le garçon sembla gêné.
— Je ne voulais pas vous offenser.
— Ce n’est pas grave.
Il allait s’écarter lorsqu’un deuxième élève prit la parole.
— On raconte pourtant beaucoup de choses.
Kael le regarda.
— Les rumeurs sont rarement fiables.
— On dit que votre famille aurait des problèmes depuis la mort de vos parents.
Le couloir sembla légèrement ralentir autour de lui.
Kael ne bougea pas.
— Les gens parlent beaucoup.
— Oui, mais…
Le garçon hésita.
— Certains disent que vos parents n’auraient peut-être pas été victimes d’un accident.
Noah se redressa.
Lysandra observa immédiatement Kael.
Son visage n’avait pas changé.
Ses yeux non plus.
Mais quelque chose venait de se modifier.
Très légèrement.
Une pression presque imperceptible se répandit dans le couloir.
Le premier élève recula d’un pas.
— Vous avez…
Il s’interrompit.
Kael ne semblait n’avoir rien fait.
Pourtant, l’air était devenu étrangement lourd.
Une fine ombre glissa sur le sol autour de ses pieds.
Lysandra la remarqua.
Son expression changea.
— Kael…
Il ne répondit pas.
Le garçon qui avait parlé de ses parents déglutit.
— Je voulais seulement dire que…
La pression augmenta.
Cette fois, plusieurs élèves autour d’eux se retournèrent.
Certains reculèrent instinctivement.
Les conversations cessèrent les unes après les autres.
Un élève plus loin lâcha son livre.
Le bruit résonna dans le silence.
Kael leva lentement les yeux.
Son aura avait changé.
Elle n’était pas simplement plus puissante.
Elle était différente.
Plus sombre.
Plus froide.
Comme si quelque chose se trouvait derrière lui sans réellement appartenir à ce monde.
Un murmure parcourut le couloir.
— C’est son aura…
— Pourquoi elle est comme ça ?
— Recule.
— Je n’arrive plus à respirer correctement…
Kael entendit les voix.
Mais elles semblaient lointaines.
Son regard resta fixé sur le jeune noble devant lui.
Une nouvelle ombre passa sous ses doigts.
Le garçon recula encore.
Cette fois, il trébucha.
Et c’est à cet instant que Darius apparut au bout du couloir.
Il s’arrêta.
Gareth, derrière lui, fit immédiatement de même.
Darius observa la scène.
Il comprit.
Pas besoin de question.
Il avait vu cette expression auparavant.
Pas souvent.
Mais suffisamment.
— Kael.
La voix de Darius traversa le silence.
Kael tourna légèrement la tête.
— Darius…
— Regarde-moi.
Quelques élèves se retournèrent vers lui, surpris qu’il ose s’approcher.
Darius avança lentement.
Il ne semblait pas inquiet.
Pas extérieurement.
Il s’arrêta à quelques mètres de Kael.
— Tu es avec moi.
Kael fronça légèrement les sourcils.
— Je sais.
— Alors regarde-moi.
Leurs regards se croisèrent.
Pendant quelques secondes, rien ne changea.
Puis Darius parla d’une voix plus basse.
— Respire.
Kael inspira lentement.
La pression diminua légèrement.
Darius continua.
— Encore.
Kael recommença.
L’ombre autour de ses pieds trembla.
Puis elle disparut.
La sensation oppressante s’évanouit progressivement du couloir.
Les élèves reprirent leur souffle.
Personne ne parla.
Kael regarda autour de lui.
Des dizaines de regards étaient tournés vers lui.
Certains étaient effrayés.
D’autres simplement choqués.
Le garçon qui avait évoqué ses parents n’osait plus bouger.
Kael baissa les yeux vers sa main.
— Je…
Il s’arrêta.
Il n’avait même pas réalisé à quel point son aura avait changé.
Darius posa une main sur son épaule.
Cette fois, Kael ne la repoussa pas.
— Viens.
Kael ne protesta pas.
Ils quittèrent le couloir.
Gareth resta quelques secondes derrière eux.
Son regard se posa sur les élèves.
— Retournez en cours.
Personne ne discuta.
---
Ils s’arrêtèrent dans une petite cour intérieure peu fréquentée.
Kael s’appuya contre le mur.
— Je n’ai pas voulu faire ça.
Darius resta face à lui.
— Je sais.
— Je ne pensais même pas être en colère.
— Tu l’étais.
Kael fronça les sourcils.
— Je suis resté calme.
Darius eut un léger sourire.
— Tu étais calme extérieurement.
Il marqua une pause.
— À l’intérieur, c’était autre chose.
Kael détourna les yeux.
— Je n’aime pas ça.
— Moi non plus.
Le silence s’installa.
Puis Darius reprit :
— Mais tu ne leur as rien fait.
— J'aurais pu.
— Mais tu ne l'as pas fait.
Kael releva les yeux.
Darius le regardait avec sérieux.
— C’est important.
Kael resta silencieux.
Il savait que Darius avait raison.
Son pouvoir n’était pas seulement dangereux lorsqu’il le perdait complètement.
Même une réaction involontaire pouvait suffire à faire peur à ceux qui l’entouraient.
— Ils vont avoir peur de moi maintenant.
— Certains, oui.
Kael soupira.
— Super.
Darius eut un petit rire.
— Tu voulais être populaire ?
Kael le fixa.
— Non.
— Alors ça devrait aller.
Un léger sourire apparut sur le visage de Kael.
— Idiot.
— Voilà. Là, je te reconnais.
Pendant quelques secondes, le silence redevint confortable.
Puis Darius reprit un ton plus sérieux.
— Kael.
— Hmm ?
— Ce qui vient de se passer n’était pas comme les petites manifestations dont tu m’as parlé.
Kael le regarda.
— Je sais.
— Ton aura a changé très vite.
— Je sais.
Darius hésita.
— Et elle a réagi à ce qu’il a dit.
Kael baissa les yeux.
La mention de ses parents avait suffi.
Il comprenait maintenant pourquoi Lucian avait toujours été aussi prudent lorsqu’il parlait de son pouvoir.
— Je dois apprendre à contrôler ça.
— Oui.
Darius croisa les bras.
— Mais tu ne vas pas faire ça tout seul.
Kael eut un sourire fatigué.
— Tu vas vraiment rester derrière moi vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?
— Si nécessaire.
— Tu es insupportable.
— Je sais.
Une voix arriva depuis l'entrée de la cour.
— Je confirme.
Noah apparut, suivi de Lysandra.
Kael les regarda.
— Vous étiez censés rester en cours.
Noah haussa les épaules.
— Après ce qui vient de se passer, je pense que personne n'a envie de retourner en cours comme si de rien n'était.
Lysandra s'approcha doucement.
Elle ne regarda pas Kael avec peur.
Elle regarda simplement sa main.
— Ça va ?
Kael hésita.
Puis il répondit :
— Oui.
Elle acquiesça.
— Alors ça me suffit.
Noah s'assit sur le rebord d'une fontaine.
— Bon… je suppose qu'on peut officiellement ajouter « faire paniquer la moitié de l'Académie » à ta liste de talents.
Kael le fixa.
— Noah.
— Je sais, mauvais moment.
Darius sourit.
Lysandra aussi.
Et, pour la première fois depuis quelques minutes, Kael rit légèrement.
Il ne savait pas encore ce que cette manifestation allait provoquer à Asteria.
Il ne savait pas quelles rumeurs circuleraient dès ce soir.
Mais quelque chose avait changé.
Jusqu’ici, les élèves avaient surtout vu en lui le patriarche Veyron, un noble mystérieux aux yeux rouges, accompagné de chevaliers d’élite.
Désormais, certains avaient vu autre chose.
Une fraction de ce qui se cachait réellement derrière son calme.
Et quelque part dans l’Académie, quelqu’un allait forcément se demander une chose :
qu’est-ce que Kael Veyron était réellement capable de faire ?