Chapter 24 of 101
Le chemin du Gardien
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La nuit était déjà bien avancée lorsque Kael quitta le bureau de Lucian.
Les couloirs de l’Académie Impériale d’Asteria étaient presque silencieux. Quelques lumières magiques flottaient encore près des murs, projetant une lueur pâle sur les pierres anciennes. À cette heure, la plupart des élèves avaient regagné leurs chambres, et même les professeurs semblaient avoir disparu derrière les portes de leurs quartiers.
Darius attendait toujours un peu plus loin, accompagné de Gareth.
Il n’avait pas bougé.
— Ça s’est mal passé ? demanda-t-il lorsque Kael arriva à leur hauteur.
Kael glissa le morceau de papier dans la poche intérieure de son manteau.
— Pas exactement.
Darius haussa légèrement un sourcil.
— Ce qui, venant de toi, signifie généralement que ça s’est très mal passé.
Gareth détourna discrètement le regard, comme s’il avait déjà appris qu’il valait mieux ne pas intervenir dans ce genre de conversation.
Kael soupira.
— Lucian sait quelque chose sur mon père.
Le sourire de Darius disparut.
— Quelque chose d’important ?
— Assez pour qu’il refuse de m’en parler.
Darius resta silencieux quelques secondes. Il connaissait Kael depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’il n’avait pas besoin de lui demander ce qu’il ressentait. Lorsque Kael voulait quelque chose, il pouvait attendre des années s’il le fallait. Mais il ne renonçait jamais.
— Alors tu vas continuer, dit simplement Darius.
— Évidemment.
— Je m’en doutais.
Kael esquissa un léger sourire.
— Tu pourrais au moins faire semblant d’être surpris.
— J’ai passé mon enfance avec toi. Je sais exactement à quoi m’attendre.
Gareth laissa échapper un petit rire avant de reprendre immédiatement son expression sérieuse.
Darius lui lança un regard amusé.
— Tu trouves ça drôle ?
— Un peu, commandant.
— Je te conseille de ne pas t’habituer à rire de moi.
Kael secoua la tête.
Pendant quelques secondes, la tension de la soirée sembla disparaître.
Puis son regard se posa sur les fenêtres donnant vers les jardins.
Le sourire qu’il avait aux lèvres s’effaça lentement.
Quelque chose n’allait pas.
Il ne savait pas quoi, mais il avait cette impression persistante que les jardins n’étaient pas aussi vides qu’ils auraient dû l’être.
---
Le lendemain matin, Kael se rendit aux archives dès l’ouverture.
Il avait passé une partie de la nuit à réfléchir à ce que Lucian lui avait dit.
La vérité sur ton père est plus dangereuse que tu ne l’imagines.
Cette phrase ne cessait de revenir.
Il avait grandi avec une histoire simple : ses parents étaient morts dans un accident. Pourtant, chaque nouvelle découverte détruisait un peu plus cette version.
Le symbole.
Le Gardien de la Couronne.
Alaric Daven.
La porte sous les jardins.
Et maintenant, le chemin du Gardien.
Kael posa devant lui les documents qu’il avait récupérés au cours des derniers jours.
Il commença par les anciennes cartes de l’Académie.
La plupart ne mentionnaient même pas les structures souterraines. Certaines indiquaient des zones aujourd’hui condamnées, mais aucune ne représentait le mécanisme découvert près du vieux mur.
Il ouvrit ensuite les documents concernant Alaric Daven.
Rien.
Puis ceux concernant l’Incident de la Couronne.
Presque tout avait été effacé.
Kael s’arrêta sur une page particulièrement abîmée.
Quelques mots étaient encore lisibles.
« …gardien désigné… »
« …accès uniquement après reconnaissance… »
« …ne pas confier la clé à la Couronne… »
Il relut la dernière phrase.
Une sensation étrange lui parcourut la poitrine.
Ne pas confier la clé à la Couronne.
Pourquoi le Gardien aurait-il refusé de faire confiance à la famille impériale ?
Et surtout…
Pourquoi son père s’était-il intéressé à cette histoire ?
— Tu as encore cette tête-là.
Kael leva les yeux.
Noah se tenait devant la table, deux livres sous le bras.
— Quelle tête ?
— Celle où tu réfléchis tellement que tu pourrais oublier de respirer.
Kael referma le document.
— Bonjour à toi aussi.
Noah posa les livres.
— Bonjour. Et avant que tu dises quoi que ce soit, oui, j’ai pris des notes pour le cours de ce matin.
Kael le regarda quelques secondes.
— Tu as réellement travaillé ?
— Ne prends pas cet air choqué.
— Je suis simplement surpris.
— Très drôle.
Noah s’installa en face de lui avant de regarder les documents.
— Tu as trouvé quelque chose ?
Kael hésita.
Il aurait pu répondre non.
Mais Noah était son meilleur ami. Et surtout, il lui avait déjà promis de ne plus le tenir complètement à l’écart.
Il fit glisser la feuille vers lui.
— Lis ça.
Noah se pencha.
Son expression changea rapidement.
— « Ne pas confier la clé à la Couronne » ?
— Oui.
— C’est plutôt… mauvais comme phrase.
— Je sais.
Noah releva les yeux.
— Tu penses que ça concerne ton père ?
— Je pense que c’est possible.
Il n’en dit pas davantage.
Noah ne le pressa pas.
C’était probablement l’une des choses que Kael appréciait le plus chez lui.
Après quelques secondes, Noah demanda :
— Et le symbole ?
Kael sortit le cristal noir.
Il le posa sur la table.
Pendant quelques secondes, rien ne se produisit.
Puis une faible lueur apparut sous sa surface.
Noah se redressa.
— D’accord. Je retire ce que j’allais dire. Ce truc me met vraiment mal à l’aise.
Kael observa le cristal.
La lumière ne formait pas le symbole habituel.
Cette fois, elle dessina lentement une ligne.
Puis une seconde.
Les deux lignes se croisèrent avant de former une sorte de cercle incomplet.
Kael fronça les sourcils.
— Ce n’est pas la même réaction.
— Tu crois qu’il essaie encore de te montrer un endroit ?
— Peut-être.
La lumière s’intensifia.
Une petite projection apparut au-dessus du cristal.
Ce n’était pas une carte.
C’était une suite de signes.
Trois symboles.
Kael les observa attentivement.
Le premier ressemblait à celui gravé sur la plaque du jardin.
Le deuxième ressemblait à une couronne.
Le troisième était différent.
Il représentait une porte ouverte.
Noah se pencha davantage.
— Tu connais celui-là ?
— Non.
Une voix s’éleva derrière eux.
— Moi, si.
Kael se retourna immédiatement.
L’archiviste âgée se tenait à quelques mètres.
Elle avait le visage fermé.
— Vous avez dit que vous connaissiez Alaric Daven, déclara Kael.
— Je connaissais certaines de ses recherches.
Elle s’approcha lentement de la table.
Son regard resta fixé sur le cristal.
— Mais je n’avais jamais vu cet objet.
— Vous connaissez le symbole ?
L’archiviste acquiesça.
— Celui de la porte, oui.
Kael se redressa.
— Qu’est-ce qu’il signifie ?
La vieille femme hésita.
— Un passage.
Noah échangea un regard avec Kael.
— Vers où ? demanda ce dernier.
— Ce n’est pas aussi simple.
Elle prit la feuille où Kael avait noté les fragments retrouvés.
— Alaric venait parfois consulter les archives les plus anciennes. Il cherchait des plans qui n’existent plus dans les registres actuels. Une fois, je lui ai demandé pourquoi il s’intéressait autant aux fondations de l’Académie.
Elle marqua une pause.
— Il m’a répondu qu’il ne cherchait pas une salle.
Kael sentit son attention se resserrer.
— Qu’est-ce qu’il cherchait ?
L’archiviste le fixa.
— Un chemin.
Le cristal s’éteignit brusquement.
Personne ne parla.
Kael regarda la projection disparaître.
Un chemin.
Pas une porte.
Pas une chambre.
Un chemin.
Tout à coup, les mots de Lucian prirent un autre sens.
La porte n’est pas une porte.
Et la plaque trouvée dans les jardins :
Le chemin du Gardien…
Kael se leva.
— Merci.
L’archiviste posa une main sur son bras avant qu’il ne parte.
— Monsieur Veyron.
Il s’arrêta.
— Si vous cherchez réellement ce qu’Alaric cherchait…
Elle hésita.
— Faites attention à ce que vous demandez aux archives. Certaines choses ont été effacées pour une raison.
Kael la regarda.
— Quelqu’un les a effacées ?
— Je ne sais pas.
Son regard se posa sur les vieux documents.
— Mais Alaric avait peur avant de disparaître.
Kael resta silencieux.
Puis il quitta les archives avec Noah.
---
Dans le couloir, Noah marcha quelques secondes sans parler.
— Tu comptes faire quoi ?
— Retourner voir Lucian.
— Maintenant ?
— Oui.
Noah soupira.
— Évidemment.
Kael lui lança un regard.
— Tu peux retourner en cours.
— Et te laisser partir seul alors que tu viens de découvrir un passage secret lié à ton père ?
— Ce n’est pas encore un passage.
— Tu vois ? C’est exactement ce genre de phrase qui me donne envie de te suivre.
Kael eut un léger sourire.
— Tu es impossible.
— Je pourrais dire la même chose.
Ils arrivèrent devant l’escalier menant aux bureaux des professeurs.
Mais avant que Kael puisse monter, une voix les interpella.
— Kael.
Lysandra arrivait dans leur direction.
Elle regarda Noah, puis Kael.
— Vous étiez encore aux archives ?
Noah répondit immédiatement :
— Oui. Et il a encore trouvé quelque chose.
Kael lui lança un regard.
— Merci pour la discrétion.
— Avec plaisir.
Lysandra s'approcha.
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Kael lui expliqua brièvement ce que l’archiviste venait de révéler.
Lorsqu’il mentionna Alaric et le mot chemin, son expression devint plus sérieuse.
— Donc ce que vous avez découvert dans les jardins n’était peut-être pas l’entrée, dit-elle.
— Non.
— Peut-être seulement le début.
Kael acquiesça.
Lysandra observa le cristal.
— Et il a réagi ?
— Oui.
— Il t’a montré quelque chose ?
— Trois symboles. Une porte, une couronne et celui que nous connaissons déjà.
Elle resta silencieuse.
— Kael…
— Je sais.
— Non. Je ne pense pas que tu saches.
Il la regarda.
Lysandra baissa légèrement la voix.
— Depuis quelques jours, tout ce que tu trouves te rapproche de quelque chose que même Lucian refuse de te révéler. Et maintenant, ce cristal te montre des choses que personne d’autre ne semble pouvoir comprendre.
Kael ne répondit pas.
— Je ne te demande pas d’arrêter, continua-t-elle. Mais ne pars pas du principe que tout ce qui t’aide veut forcément ton bien.
Kael regarda le cristal dans sa main.
Cette idée lui avait déjà traversé l’esprit.
Peut-être même depuis le premier jour.
— Tu as raison.
Lysandra sembla légèrement surprise.
— Je ne m’attendais pas à ce que tu l’admettes aussi facilement.
— Je peux faire des efforts.
Noah leva les mains.
— Je confirme, c’est historique.
Kael lui lança un regard froid.
— Profite-en. Ça n’arrivera pas souvent.
Lysandra sourit.
Pendant quelques secondes, l’atmosphère redevint légère.
Puis Kael regarda l’escalier.
Il devait parler à Lucian.
Mais cette fois, il avait une nouvelle question.
Pas seulement qu’est-ce que mon père cherchait ?
Il voulait savoir pourquoi son père avait cherché un chemin que même l’Académie avait tenté d’effacer.
---
Quelques minutes plus tard, Kael se retrouva devant le bureau de Lucian.
Il frappa.
— Entre.
Kael ouvrit la porte.
Lucian leva les yeux de ses documents.
Son expression changea immédiatement lorsqu’il aperçut le cristal.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
Kael posa la feuille sur le bureau.
— Il m’a montré trois symboles.
Lucian se pencha.
Lorsqu’il vit le troisième, son visage se figea.
Kael le remarqua.
— Tu le connais.
Lucian resta silencieux.
Puis il répondit :
— Oui.
— Qu’est-ce que c’est ?
Lucian passa une main sur son visage.
— Un ancien symbole de passage.
— L’archiviste m’a dit la même chose.
Lucian releva brusquement les yeux.
— Tu lui as parlé ?
— Oui.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Kael lui raconta.
Lucian écouta jusqu’au bout sans l’interrompre.
Lorsqu’il entendit qu’Alaric cherchait un chemin plutôt qu’une salle, son expression devint grave.
— Alors nous nous sommes trompés.
Kael s’approcha du bureau.
— Sur quoi ?
Lucian prit quelques secondes avant de répondre.
— Nous pensions que ton père cherchait l’endroit où se trouvait le Gardien.
Il posa un doigt sur le symbole.
— Mais s’il cherchait un chemin, alors il essayait peut-être de retrouver quelqu’un qui avait déjà quitté cet endroit.
Kael sentit son cœur accélérer.
— Alaric ?
Lucian ne répondit pas.
Ce silence était suffisant.
Kael comprit qu’il venait d’obtenir quelque chose de plus important qu’une réponse.
Une possibilité.
Alaric Daven n’avait peut-être pas simplement disparu.
Il avait peut-être emprunté ce chemin.
Et quelqu’un, quelque part, avait peut-être attendu son retour.
Kael récupéra le cristal.
— Je vais trouver ce chemin.
Lucian soupira.
— Je savais que tu dirais ça.
— Alors viens avec moi.
Lucian le regarda longuement.
— Pas encore.
Kael fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que si ce que nous venons de comprendre est exact, alors le mécanisme des jardins n’est qu’une première étape.
Il désigna le symbole.
— Et nous ne savons toujours pas ce qui déclenche réellement le passage.
Kael serra légèrement le cristal.
— Alors nous allons le découvrir.
Lucian acquiesça.
Mais avant que Kael ne quitte la pièce, il ajouta :
— Et Kael…
Le jeune homme se retourna.
— Cette fois, si le cristal réagit encore, préviens-moi immédiatement.
Kael observa son oncle quelques secondes.
Puis il répondit calmement :
— D’accord.
Il sortit.
Dans le couloir, Darius l’attendait.
Kael s’arrêta devant lui.
— Tu écoutes aux portes maintenant ?
— Non. Je surveille les couloirs.
— Bien sûr.
Darius regarda le cristal.
— Il a encore réagi ?
Kael hocha la tête.
— Et on a appris quelque chose.
— Quoi ?
Kael fixa un instant la fenêtre donnant sur les jardins.
— Le chemin du Gardien n’est peut-être pas destiné à nous faire entrer quelque part.
Son regard se durcit.
— Peut-être qu’il est destiné à nous conduire vers quelqu’un.
Au même moment, très loin sous les fondations d’Asteria, une ancienne pierre s’illumina.
Un symbole apparut sur sa surface.
Puis un second.
Et dans l’obscurité, quelque chose qui n’avait pas bougé depuis des années sembla enfin se réveiller.