Chapter 22 of 101
Ce qui rôde dans l’ombre
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Le lendemain matin, l’Académie Impériale d’Asteria avait retrouvé son agitation habituelle.
Du moins, en apparence.
Les étudiants se pressaient dans les couloirs, les conversations se mêlaient aux bruits de pas et aux portes qui s’ouvraient et se refermaient. Les cours reprenaient leur rythme normal, les professeurs distribuaient leurs exercices et, dans les terrains d’entraînement, les premières formations d’aura avaient déjà commencé.
Pourtant, quelque chose avait changé.
Les chevaliers de l’Ordre du Corbeau Noir étaient partout.
Pas assez pour donner l’impression que l’académie était occupée.
Juste assez pour qu’on ne puisse jamais oublier leur présence.
Deux chevaliers montaient la garde près de l’entrée principale. D’autres patrouillaient autour des jardins et des bâtiments administratifs. Certains surveillaient les accès aux dortoirs.
Ils ne parlaient presque jamais.
Ils avançaient avec une discipline qui contrastait étrangement avec l’agitation des étudiants.
Kael traversait justement l’un des grands couloirs avec Noah et Lysandra lorsqu’il aperçut Darius au bout de la galerie.
Il discutait avec Gareth Riven.
Le lieutenant tenait un rapport entre ses mains tandis que Darius l’écoutait attentivement. Son visage était sérieux, son attitude droite, complètement différente de celle qu’il avait affichée la veille avec Kael.
Noah suivit le regard de Kael.
— Il est vraiment différent quand il travaille.
Kael haussa légèrement un sourcil.
— Darius travaille presque tout le temps.
— Je commence à comprendre pourquoi tu le trouvais insupportable quand vous étiez enfants.
Lysandra esquissa un sourire.
— Tu le trouvais vraiment insupportable ?
Kael regarda Darius quelques secondes.
— Il parlait beaucoup.
Noah éclata de rire.
— Ça n’a absolument pas changé.
Comme s’il avait entendu, Darius releva la tête.
Son regard croisa celui de Kael.
Pendant une seconde, son expression resta parfaitement sérieuse.
Puis un sourire apparut au coin de ses lèvres.
Kael soupira.
— Voilà.
— Quoi ?
— Rien.
Ils continuèrent leur chemin.
Derrière eux, Darius retourna immédiatement à son rapport.
Lysandra observa la scène avec amusement.
— Vous vous connaissez vraiment depuis longtemps.
— Depuis toujours, répondit Kael.
Noah lui donna un léger coup d’épaule.
— Et tu ne nous avais jamais dit qu’il était commandant en second d’un ordre aussi important.
— Je ne pensais pas que c’était pertinent.
— Kael.
— Quoi ?
— C’est quand même un détail assez important.
Kael réfléchit quelques secondes.
— Peut-être.
Noah leva les yeux au ciel.
— Tu es impossible.
Ils arrivèrent devant leur salle de cours.
Pour une fois, Kael ne répondit pas.
Son regard s’était arrêté sur une fenêtre donnant sur les jardins.
Au loin, deux chevaliers du Corbeau Noir surveillaient l’allée qui menait aux anciennes zones de l’académie.
La porte sous les jardins.
Kael sentit quelque chose se contracter légèrement dans sa poitrine.
Le cristal.
Il était toujours dans la poche intérieure de son uniforme.
Depuis la veille, il n’avait plus réagi.
Mais Kael n’avait pas oublié ce qu’il lui avait montré.
La porte.
Le symbole.
Et cette silhouette sans visage qui semblait l’attendre derrière.
— Kael ?
La voix de Lysandra le ramena à la réalité.
— Tu viens ?
Il détourna les yeux de la fenêtre.
— Oui.
Ils entrèrent.
---
Le cours du matin portait sur les formations magiques complexes.
Le professeur avait inscrit plusieurs schémas au tableau, chacun représentant une structure différente de circulation du mana.
— Une formation ne dépend pas uniquement de sa puissance, expliqua-t-il. Sa stabilité est tout aussi importante. Une formation trop puissante peut devenir dangereuse si elle n’est pas correctement équilibrée.
Kael suivait attentivement.
Noah, à côté de lui, essayait de reproduire le troisième schéma sans effacer la moitié du premier.
— Je déteste cette matière, murmura-t-il.
Kael continua d’écrire.
— Tu dis ça à chaque cours.
— Parce que chaque cours me donne une nouvelle raison de le dire.
Lysandra, assise de l’autre côté, étouffa un rire.
Le professeur se retourna.
— Monsieur Noah ?
Noah se redressa immédiatement.
— Oui, professeur ?
— Puisque vous semblez particulièrement intéressé par mon cours, peut-être pourriez-vous expliquer la différence entre une formation de renforcement et une formation de stabilisation ?
Noah resta silencieux.
Kael baissa légèrement les yeux pour cacher son sourire.
— Une différence… assez importante ?
Quelques rires parcoururent la salle.
Le professeur soupira.
— Asseyez-vous correctement et laissez Monsieur Veyron vous sauver une fois de plus.
Noah regarda Kael.
— Tu vois ? Même les professeurs savent que tu es mon sauveur.
— Je commence à regretter de t'aider.
— Trop tard.
Kael lui donna une légère tape du bout de sa plume.
Le cours continua.
Pendant quelques minutes, tout sembla normal.
Puis le cristal vibra.
À peine.
Kael se figea.
Il posa lentement sa plume.
Le mouvement était si faible que personne autour de lui ne le remarqua.
Personne, sauf Lysandra.
Elle tourna légèrement la tête.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Kael ne répondit pas immédiatement.
Il sentit de nouveau la vibration.
Une seconde fois.
Puis plus rien.
Il glissa discrètement la main contre sa poche.
Le cristal était froid.
Très froid.
Et pourtant, une fine lueur semblait traverser sa surface.
Kael releva les yeux.
Le professeur continuait son explication.
Les étudiants prenaient des notes.
Rien n’avait changé.
Mais quelque chose venait de se produire.
Il en était certain.
---
À la fin du cours, Kael attendit que la salle commence à se vider.
Noah rangeait lentement ses affaires.
— Tu viens manger ?
— Dans quelques minutes.
Noah le regarda.
— Tu vas encore faire quelque chose de mystérieux ?
— ...Non.
— Tu as hésité.
— Non.
— Si.
Kael soupira.
Lysandra referma son livre.
— Laisse-le respirer, Noah.
— Je le laisse respirer. Je surveille juste qu’il ne disparaisse pas dans un passage secret.
Kael regarda son meilleur ami.
— Je ne vais nulle part.
Noah le fixa quelques secondes avant de hocher la tête.
— D’accord.
Il partit avec Lysandra.
Mais après quelques pas, il se retourna.
— Et si tu trouves un passage secret, tu m’appelles.
Kael leva une main.
— Va manger.
Noah sourit avant de disparaître dans le couloir.
Kael attendit quelques secondes.
Puis il sortit le cristal.
La surface noire était redevenue parfaitement normale.
Il fronça les sourcils.
— Tu ne fais ça que quand ça t’arrange...
— Tu parles à un cristal maintenant ?
Kael releva brusquement la tête.
Darius se tenait derrière lui.
— Tu es silencieux.
— Je suis chevalier.
— Ça ne t'empêche pas de parler.
Darius sourit.
— Avec toi, certainement pas.
Kael rangea le cristal.
Darius le remarqua.
Son sourire disparut légèrement.
— Il a réagi ?
Kael le regarda.
— Oui.
Darius ne posa aucune autre question.
Il comprenait déjà que ce n’était pas le moment de plaisanter.
— Où ?
— Pendant le cours.
— Ici ?
— Non. Je n’ai rien senti dans la salle.
Darius réfléchit.
— Alors ce n’est probablement pas une attaque.
— Je ne pensais pas que c’était une attaque.
— Tu pensais quoi ?
Kael hésita.
— Je ne sais pas.
Darius le fixa.
— C’est justement ce qui m’inquiète.
Kael croisa les bras.
— Tu n’as pas besoin de t’inquiéter pour tout.
— Si.
— Darius...
— Kael.
Un silence passa entre eux.
Puis Darius reprit plus calmement :
— Je sais que tu veux comprendre ce qui s’est passé. Je ne vais pas t’en empêcher.
Kael ne répondit pas.
— Mais si ce cristal recommence à réagir, tu me préviens.
— Même si je ne sais pas pourquoi ?
— Surtout si tu ne sais pas pourquoi.
Kael finit par acquiescer.
— D’accord.
Darius lui donna une légère tape sur l’épaule.
— Bien.
Kael repoussa immédiatement sa main.
— Ne prends pas trop confiance.
— Tu vois ? C’est exactement pour ça que je suis venu.
— Pour m’énerver ?
— Entre autres.
Kael esquissa un sourire.
Pendant quelques secondes, ils retrouvèrent leur vieille complicité.
Puis un bruit métallique résonna dans le couloir.
Darius se retourna immédiatement.
Son expression changea.
En une seconde, le garçon qui plaisantait avec Kael disparut.
Le commandant en second du Corbeau Noir était de retour.
Deux chevaliers apparurent au bout du couloir.
Gareth Riven avançait avec eux.
— Commandant.
Darius se redressa.
— Rapport.
Gareth s’arrêta devant lui.
— Rien d’anormal dans les secteurs nord et est. Mais nous avons trouvé quelque chose près des jardins.
Kael échangea un regard avec Darius.
— Quoi ?
Gareth sortit un petit morceau de tissu sombre de sa poche.
— Cela était accroché à une branche, près du mur extérieur.
Kael observa le morceau.
Aucun symbole.
Aucune inscription.
Juste un tissu noir, légèrement déchiré.
Darius le prit entre ses doigts.
— Quelqu’un aurait pu le perdre.
Gareth acquiesça.
— C’est possible.
— Mais ?
Le lieutenant hésita.
— Il y avait des traces de pas à proximité.
Le regard de Kael se durcit.
Les jardins.
Encore.
Darius le remarqua immédiatement.
— Combien ?
— Une seule série.
Kael sentit son cœur accélérer légèrement.
Une seule série de pas.
Comme la veille.
Darius regarda Gareth.
— Faites vérifier toute la zone. Discrètement. Je ne veux pas que les étudiants commencent à paniquer.
— Oui, commandant.
Gareth repartit avec les deux chevaliers.
Kael resta silencieux.
Darius se tourna vers lui.
— Tu penses à la même chose que moi ?
— Probablement.
— La porte ?
Kael acquiesça.
— Et le symbole.
Darius baissa les yeux vers le tissu.
— Alors quelqu’un d’autre cherche peut-être cet endroit.
Kael ne répondit pas.
Il regarda par la fenêtre.
Les jardins étaient calmes.
Trop calmes.
---
Le soir venu, Kael se rendit dans la bibliothèque.
Il n’avait parlé à personne de ce qu’ils avaient trouvé.
Pas encore.
Il installa plusieurs livres devant lui.
Plans anciens.
Archives de l’académie.
Registres des fondations.
Tout ce qui pouvait concerner les jardins.
Noah apparut une vingtaine de minutes plus tard.
— Je savais que tu serais ici.
Kael leva les yeux.
— Comment ?
— Parce que tu es prévisible quand tu essayes d’être imprévisible.
Kael soupira.
Noah posa deux boissons sur la table.
— J’en ai pris une pour toi.
Kael regarda le verre.
— Merci.
— De rien.
Noah s’assit.
Il regarda les livres.
— Tu cherches encore la porte ?
— Oui.
— Tu as trouvé quelque chose ?
Kael hésita.
Puis il répondit :
— Darius a trouvé des traces près des jardins.
Noah perdit son sourire.
— Quelqu’un était là ?
— Probablement.
— Et tu comptes y retourner ?
— Pas ce soir.
Noah le regarda attentivement.
— Ça veut dire que tu comptes y retourner.
Kael ne répondit pas.
— Kael...
— Je sais.
Noah soupira.
— Je ne vais pas te demander d’arrêter. Mais au moins, préviens-moi.
Kael le regarda.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis ton meilleur ami.
La réponse fut immédiate.
Kael baissa légèrement les yeux.
— D’accord.
Noah sourit.
— Voilà.
Une voix retentit alors derrière eux.
— Vous êtes vraiment mauvais pour rester discrets.
Lysandra s’approcha.
Noah leva les mains.
— Je proteste. Moi, je suis très discret.
— Tu viens de parler assez fort pour que trois rangées de livres t’entendent.
— Ils ont l’habitude.
Lysandra s’installa près de Kael.
— Darius m’a dit qu’il avait trouvé quelque chose.
Kael releva les yeux.
— Il t’a parlé ?
— Il m’a simplement dit que les chevaliers avaient découvert des traces près des jardins.
Noah regarda Kael.
— Tu vois ? Tout le monde est au courant sauf nous.
— Tu étais au courant avant eux.
— Oui, mais j’aime me plaindre.
Kael secoua légèrement la tête.
Un petit sourire apparut sur son visage.
Pendant un instant, la tension disparut.
Ils étaient simplement trois étudiants dans une bibliothèque.
Trois amis.
Puis la lumière d’une des lampes vacilla.
Kael se figea.
Le cristal, dans sa poche, venait de vibrer.
Cette fois, plus fortement.
Lysandra le sentit.
— Kael ?
Il sortit lentement le cristal.
Une ligne de lumière apparut sur sa surface.
Elle se déplaça.
Très lentement.
Puis forma le même symbole.
Celui de ses parents.
Celui de la porte.
Noah se pencha.
— C’est nouveau ?
Kael acquiesça.
La lumière se transforma en une fine ligne qui traversa le symbole.
Puis une seconde ligne apparut.
Comme si quelqu’un dessinait quelque chose de l’autre côté du cristal.
Kael observa la forme se compléter.
Ce n’était pas une carte.
Ce n’était pas une phrase.
C’était une direction.
Vers les jardins.
Lysandra murmura :
— Il veut que tu y ailles.
Kael fixa le symbole.
— Peut-être.
Noah fronça les sourcils.
— Ou quelqu’un veut que tu le croies.
Kael leva les yeux vers lui.
Noah avait raison.
Pour la première fois, le cristal ne semblait pas seulement lui montrer un chemin.
Il semblait lui répondre.
Et cette idée était bien plus inquiétante.
Kael referma lentement sa main autour du cristal.
Quelqu’un avait laissé des traces près des jardins.
Quelqu’un connaissait le symbole.
Quelqu’un savait peut-être ce qu’il cherchait.
Et maintenant, cette personne savait aussi que Kael n’était plus seul.
Au même instant, très loin de la bibliothèque, sur une passerelle donnant sur les jardins, une silhouette immobile observait les fenêtres éclairées de l’académie.
Elle resta là quelques secondes.
Puis disparut dans l’obscurité.
Sans laisser de trace.
Mais sur la pierre humide, à l’endroit où elle se tenait, un petit symbole avait été gravé.
Le même.
Celui que Kael cherchait depuis le début.