Regina attendait avec impatience le coucher du soleil. L'histoire du Ténébreux avait fortement résonné en elle et elle souhaitait entendre d'autres histoires du même calibre. Mais elle ne comptait pas montrer à sa conteuse qu'elle avait réussi à l'atteindre, il était beaucoup trop tôt pour ça.
La journée passa lentement, agaçant prodigieusement la Reine. Ses devoirs royaux furent accomplis mais sans la méticulosité qu'elle y mettait normalement.
Quand le soleil déclina enfin, elle se rendit à la chambre où l'attendait sa plus récente épouse. Ça lui faisait étrange de l'avoir gardée aussi longtemps mais elle ne le regrettait pas... pour l'instant.
Comme à l'habitude, Emma l'attendait, installée sur le lit. Cette fois-ci, cependant, Regina ne s'installa pas sur la chaise lui faisant face. Elle s'assied au pied du lit. Cela lui permit d'admirer la chair de poule qui couvrait doucement les bras de la jeune blonde. Cette dernière faisait tout pour paraître impassible, amusant fortement la Reine.
- Tu peux commencer à raconter!
***
Dans un village paisible niché aux abords d'un lac limpide, où les eaux reflétaient le ciel comme un miroir naturel, vivait un homme dont la beauté semblait presque irréelle. On disait qu'aucune sculpture, aucun tableau n'aurait pu capturer la perfection de ses traits. Son nom était Gaston, et il était devenu, au fil du temps, une véritable légende vivante parmi les habitants.
Chaque matin, lorsque le soleil se levait et baignait les ruelles de lumière dorée, les regards se tournaient vers lui. Les femmes soupiraient à son passage, les hommes enviaient sa prestance, et même les enfants, sans vraiment comprendre pourquoi, restaient fascinés par son allure. Gaston était grand, solidement bâti, avec des épaules larges et une démarche assurée qui trahissait une confiance inébranlable.
Ses cheveux, d'un brun profond, semblaient toujours parfaitement coiffés, comme caressés par une brise invisible. On jurait qu'ils étaient plus doux que la soie elle-même. Ses pommettes hautes sculptaient son visage avec élégance, et son regard, d'un bleu clair semblable à celui du ciel d'été, avait le pouvoir de captiver quiconque croisait ses yeux. Il n'était pas seulement beau — il était conscient de l'être, et c'était peut-être là son plus grand défaut.
Car si tous l'admiraient, tous ne l'aimaient pas.
Une seule personne, dans tout le village, résistait à son charme. Belle.
Elle portait bien son nom, car sa beauté n'avait rien à envier à celle de Gaston. Pourtant, là où lui attirait l'attention par éclat, elle captivait par profondeur. Ses yeux semblaient toujours chercher quelque chose au-delà de l'apparence, quelque chose que Gaston n'avait jamais pris le temps de comprendre.
Gaston, pour sa part, était convaincu d'une chose: ils étaient faits l'un pour l'autre. Comment aurait-il pu en être autrement? Deux êtres aussi parfaits ne pouvaient que s'unir.
Du moins, c'était ce qu'il croyait.
Il la courtisait sans relâche. Il lui apportait des fleurs, lui racontait ses exploits, vantait sa force, son charme, son avenir. Mais chaque fois, Belle restait de marbre.
— Nous sommes faits pour être ensemble! insistait-il avec un sourire assuré. Imagine à quel point nos enfants seront beaux!
Belle soupirait, croisant les bras, son regard se faisant plus froid.
— Je ne suis pas intéressée, Gaston. Trouve quelqu'un d'autre.
Ces mots, simples mais fermes, le blessaient plus qu'il ne voulait l'admettre. Non pas parce qu'il tenait réellement à elle... mais parce qu'il ne comprenait pas. Comment pouvait-on refuser quelqu'un comme lui?
Un soir, troublé par ce rejet qu'il ne parvenait pas à expliquer, Gaston quitta le village pour se rendre au bord du lac. C'était son refuge, l'endroit où il allait lorsqu'il voulait réfléchir... ou plutôt, se rassurer.
À cette époque, les miroirs n'existaient pas. Le lac était le seul moyen pour lui d'admirer son reflet, de confirmer ce qu'il savait déjà: il était parfait.
Il s'agenouilla près de l'eau. La surface, calme et immobile, lui renvoya une image d'une clarté presque irréelle. Son visage semblait sculpté dans la lumière du crépuscule, ses yeux brillaient d'un éclat doux, et ses traits ne laissaient place à aucune imperfection.
Il resta là, immobile, à se contempler.
— Je suis si beau... murmura-t-il, fasciné. Comment peut-on détourner le regard de mon visage comme le fait Belle? Je ne comprends pas cette femme...
Le temps sembla s'arrêter. Les couleurs du ciel changèrent lentement, passant de l'or au rose, puis au violet. Mais Gaston ne bougeait pas. Il était absorbé, prisonnier de sa propre image.
Plus il regardait son reflet, plus il s'y perdait. Son admiration devint fascination. Sa fascination devint obsession. Et bientôt, il ne regardait plus simplement son reflet... il en tomba amoureux.
Dans la lueur du soleil couchant, son image dans l'eau semblait presque vivante. Elle ondulait légèrement, comme si elle respirait, comme si elle l'appelait. Gaston tendit la main, effleurant la surface du bout des doigts. Des cercles se formèrent, déformant brièvement son visage... puis il réapparut, toujours aussi parfait.
— Personne ne peut m'aimer comme moi-même... murmura-t-il, un sourire naissant sur ses lèvres.
Dans un moment d'égarement, où la frontière entre réalité et illusion s'était dissipée, Gaston prit une décision irréfléchie.
Il se pencha davantage. Puis encore. Jusqu'à ce que ses lèvres frôlent l'eau.
Il tenta d'embrasser son reflet. Mais le lac n'était pas un miroir. La surface céda sous son poids.
En une fraction de seconde, il bascula en avant et tomba tête la première dans l'eau glacée.
Le choc le saisit. L'eau envahit ses sens, coupant sa respiration. Il tenta de se débattre, mais ses mouvements étaient désordonnés, inefficaces. Gaston, malgré sa force, n'avait jamais appris à nager. Sa confiance en lui ne l'avait jamais poussé à envisager une telle nécessité.
Le lac, paisible en apparence, était traître. Ses profondeurs étaient sombres, insondables.
Gaston lutta. Ses bras frappaient l'eau, ses jambes s'agitaient, mais il ne remontait pas. Pire encore, il s'enfonçait. Autour de lui, la lumière disparaissait. Son reflet, qu'il avait tant admiré, se brisa en mille fragments à la surface, hors de portée.
Dans un dernier instant de lucidité, une pensée traversa son esprit. Belle. Elle ne l'avait jamais regardé comme lui se regardait. Peut-être voyait-elle quelque chose qu'il refusait de voir.
Puis tout devint noir.
Le lac retrouva son calme, comme si rien ne s'était passé. Sa surface redevint lisse, parfaite, impassible.
Et dans ce silence, une vérité demeurait: Gaston avait été vaincu non par un ennemi, ni par une malédiction... Mais par son propre reflet.
***
Regina observa Emma en silence. La mise en garde de cette histoire était évidente pour elle qui avait des pièces entières de miroirs. Pourtant, elle ne se mit pas en colère contre la jeune conteuse. La blonde avait un bon point: il n'était pas bon de se perdre dans son propre reflet.