Chapter 3 of 4
Les cicatrices qu’on ne voit pas
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Le sourire de Jacob était trop large.
Harry le remarqua immédiatement en s'asseyant à la table de la cuisine. Il avait passé cinq ans à décoder les expressions des gens — à chercher le mensonge derrière la gentillesse, la trahison derrière le sourire — et quelque chose dans la mâchoire crispée de Jacob, dans la façon dont ses doigts serraient sa fourchette un peu trop fort, sonnait faux.
- Bien dormi? demanda Jacob d'un ton qui se voulait désinvolte.
Harry se servit un pancake.
- Comme un bébé.
Le mensonge flotta entre eux comme de la fumée. Billy, à l'autre bout de la table, leva les yeux de son café mais ne dit rien. Il avait cette capacité extraordinaire de remplir un silence sans l'alourdir, simplement en étant là.
- T'as de la boue sur les oreilles, lâcha Jacob.
Harry porta instinctivement la main à son oreille droite. Ses doigts revinrent brunâtres. Il sentit le sang quitter son visage. Idiot. Il s'était lavé les mains et les pieds, mais pas le visage. Cinq ans de survie, et il se faisait coincer par de la boue.
- Je suis sorti prendre l'air cette nuit, dit-il prudemment. Je n'arrivais pas à dormir.
Jacob reposa sa fourchette. Le sourire avait disparu, remplacé par quelque chose de plus grave — une expression qui ne collait pas avec son visage de seize ans.
- Je sais que tu es sorti. Je t'ai vu dehors par ma fenêtre.
Le silence qui suivit fut d'une tout autre nature. Harry sentit ses muscles se raidir, un réflexe conditionné. Sa baguette était en haut, dans le sac. Erreur. Sa main droite glissa sous la table, les doigts déjà tendus pour un sort informulé, quand la voix de Billy s'éleva, calme comme l'eau d'un lac.
- Jacob.
Un seul mot. Jacob exhala bruyamment par le nez, passa ses deux mains sur son visage et, quand il les retira, il avait l'air d'un garçon terrifié.
- J'ai eu peur que tu te perdes, murmura-t-il. Alors je t'ai suivi. Dans la forêt.
Harry le dévisagea. L'image des empreintes énormes dans la boue lui revint — chaque trace de la taille de sa tête de husky. L'odeur musquée. La présence invisible.
- C'était toi.
Ce n'était pas une question. Jacob hocha la tête, et dans ses yeux sombres, Harry reconnut une terreur qu'il connaissait intimement: celle de quelqu'un dont le corps est devenu un étranger.
- Ça a commencé il y a trois semaines, dit Jacob à voix basse. La fièvre d'abord. Puis la colère — pour rien, tout le temps. Et une nuit, je me suis réveillé dehors, à quatre pattes, et j'étais... je n'étais plus moi.
Billy posa sa tasse.
- Les légendes de notre peuple ne sont pas que des histoires, Harry. Jacob est le dernier en date à l'apprendre.
Harry aurait dû ressentir de la surprise. Au lieu de cela, ce qui monta en lui fut une vague glaciale de méfiance. Les mots se formèrent avant qu'il puisse les retenir.
- Et vous me dites ça maintenant? Pas hier soir, quand j'aurais pu croiser un loup géant dans le noir sans savoir ce que c'était?
Le ton était plus tranchant qu'il ne l'avait voulu. Jacob tressaillit. Billy, lui, ne cilla pas.
- Tu as tes secrets, fiston. Jacob a les siens. On ne force personne à montrer ses cicatrices avant d'être prêt.
La phrase le gifla. Harry détourna le regard et fixa la fenêtre, où la pluie avait recommencé à tomber. Derrière ses yeux, les souvenirs remontaient comme de la bile.
La salle commune de Gryffondor, tard un soir. L'escalier du dortoir des filles qui refusait de le laisser monter, alors il avait pris la Cape. Il cherchait Hermione pour lui parler du rêve qu'il avait fait — Voldemort, un couloir sombre, une porte. Et il l'avait trouvée, assise en tailleur sur son lit, avec Ron à côté, et entre eux un parchemin couvert de l'écriture ronde d'Hermione.
*Rapport de cinquième année numéro quatorze. Le sujet continue de manifester des connexions oniriques avec la cible. Fréquence en augmentation. Recommandation: maintenir la surveillance rapprochée et orienter les conversations vers les détails des visions.*
Le sujet. Pas Harry. Pas leur ami. Le sujet.
Il avait lu par-dessus l'épaule invisible de la Cape, et le monde avait changé de couleur. Les soirées passées ensemble dans la salle commune, les rires, les confidences — tout cela n'avait été qu'un filet tendu autour de lui, tissé de fausse affection. Hermione qui posait toujours les bonnes questions. Ron qui le poussait à parler quand il voulait se taire. Combien de rapports? Quatorze depuis le début de l'année? Trente l'année d'avant, peut-être? Depuis la première année?
Il n'avait rien dit. Il était remonté dans son dortoir, avait fermé les rideaux de son lit, et quelque chose en lui s'était brisé avec un bruit si discret que personne ne l'avait entendu.
- Harry.
La voix de Jacob le ramena dans la cuisine de La Push. Harry cligna des yeux. Ses mains tremblaient sur la table.
- Je ne t'ai pas suivi pour te surveiller, dit Jacob avec une intensité maladroite. Je t'ai suivi parce que la forêt est immense et qu'il fait nuit et que tu es arrivé hier. Je ne savais même pas si tu retrouverais le chemin.
La différence était si simple qu'elle en devenait vertigineuse. Ron et Hermione l'avaient surveillé par devoir, sous les ordres d'un vieux sorcier qui déplaçait les gens comme des pièces d'échecs. Jacob l'avait suivi par inquiétude.
Harry le regarda — vraiment cette fois. Le garçon immense aux cheveux courts, assis dans sa cuisine, avec de la peur dans les yeux et du sirop d'érable au coin des lèvres, qui venait d'avouer qu'il se transformait en loup géant comme si c'était la chose la plus terrifiante du monde.
- Tu m'as observé longtemps? demanda Harry.
- Quelques minutes. Puis tu t'es arrêté, et tu as regardé vers moi, et j'ai... paniqué. Je suis parti. J'ai tenté de te retrouver à l'odeur mais je suis juste tombé sur un gros chien.
- Tu contrôles la transformation?
Jacob grimaça.
- Pas vraiment. Sam — c'est le seul autre qui accepte de... enfin, il m'aide. Mais c'est encore...
Il ne finit pas sa phrase. Il n'en avait pas besoin. Harry connaissait la sensation d'un pouvoir qu'on ne maîtrise pas, d'un corps qui fait des choses impossibles sans demander la permission.
- Il y a un truc que tu devrais savoir aussi, dit Harry lentement.
Billy posa ses mains à plat sur la table, les doigts écartés, comme pour ancrer la conversation dans quelque chose de solide. Jacob attendit.
- Le chien que tu as vu cette nuit dans la forêt, continua Harry. Le husky. C'était moi.
Le silence dura exactement quatre secondes. Puis Jacob éclata d'un rire incrédule, nerveux, libérateur — un rire qui brisa la tension comme une pierre lance une toile d'araignée. Billy secoua la tête avec un demi-sourire, comme un homme qui avait vu trop de choses étranges pour être surpris par une de plus.
- Attends, hoqueta Jacob. Tu veux dire que j'ai traqué un sorcier déguisé en chien dans ma propre forêt pendant une heure?
- Plutôt quarante minutes, je dirais.
Jacob rit de plus belle, et cette fois, Harry sentit le coin de sa propre bouche se relever. C'était minuscule, fragile, presque douloureux — comme un muscle qu'on n'a pas utilisé depuis trop longtemps. Mais c'était là.
Dehors, la pluie continuait de tomber sur La Push, patient rideau gris entre la forêt et l'océan. À l'intérieur, deux garçons de seize ans venaient de poser leurs masques sur la table de la cuisine, entre les pancakes et le sirop d'érable, et c'était peut-être le début de quelque chose que Harry n'osait pas encore nommer.