Ryan fixa le bord du monde. La brume blanche, les silhouettes immobiles, les papillons-caméras qui tournoyaient au-dessus de leurs têtes comme des vautours roses. Et au fond de lui, quelque chose se brisa.
Pas son courage. Autre chose. L'idée même de fuir.
- On ne peut pas traverser, dit-il.
Barbie le dévisagea.
- Quoi? Bien sûr qu'on peut. Le portail est quelque part là-dedans, il suffit de—
- Regarde.
Ryan pointa du doigt les poupées figées dans le néant. Des dizaines. Des centaines peut-être, alignées comme des soldats oubliés dans un entrepôt.
- Tu vois leurs visages? Ils sourient encore. Ils sourient pour toujours, et personne ne les regarde plus.
- C'est triste, oui, mais notre plan—
- Notre plan était égoïste.
Le mot tomba entre eux comme une pierre dans un lac de plastique. Barbie ouvrit la bouche, la referma. Les papillons bourdonnaient.
Ryan recula d'un pas. Puis d'un autre. Il se retourna face à Barbieland, vers les quartiers périphériques avec leurs maisons bancales et leurs couleurs fanées, vers l'horizon rose où brillaient les Dreamhouses des privilégiées.
- Le PDG vient de me menacer, dit-il lentement. Il m'a traité de poupée qui s'éloigne de sa boîte. Tu sais ce que ça veut dire? Ça veut dire qu'ici, on est des objets. Des produits. Et les Ken... les Ken, c'est encore pire. On est les accessoires des accessoires.
- Ken, je ne comprends pas où tu—
- Ryan.
- Pardon?
- Je m'appelle Ryan. Et même si ce corps est en plastique, même si mes abdominaux sont peints et que mes pieds n'ont pas d'orteils, je refuse de me comporter comme un accessoire. Et je refuse de partir en laissant tous les autres Ken derrière.
Barbie croisa les bras. Son expression était difficile à lire — ce qui, pour quelqu'un dont le visage était littéralement moulé dans une expression joyeuse, représentait un exploit considérable.
- Tu veux faire quoi, exactement?
Ryan sourit. Pas le sourire automatique de Ken Plage, pas le sourire figé du PDG. Un sourire qui venait de plus loin, de cet endroit en lui qui se souvenait encore d'avoir lu des scénarios, d'avoir incarné des personnages qui se battaient pour quelque chose.
- Une révolution.
Le silence qui suivit fut si profond que même les papillons-caméras semblèrent suspendre leur vol.
- Tu es fou, dit Barbie.
- Probablement. Mais réfléchis deux secondes. À Barbieland, les Barbies sont présidentes, juges, astronautes, prix Nobel. Les Ken font quoi? De la plage. On fait de la plage, Barbie. C'est notre fonction principale. Notre raison d'exister, c'est de bronzer à côté de vous.
- C'est... c'est comme ça que les choses fonctionnent.
- Et si elles fonctionnaient autrement?
Barbie le regarda longuement. Derrière elle, la brume de la Zone de Discontinuation pulsait doucement, et les poupées abandonnées souriaient dans le vide.
- Même si je voulais t'aider, dit-elle enfin, et je ne dis pas que c'est le cas... comment tu comptes t'y prendre? Le PDG surveille tout. Il a ses caméras, ses écrans, son pouvoir. Il peut retirer n'importe qui du catalogue d'un claquement de doigts.
- Il ne peut pas retirer tous les Ken d'un coup. On est trop nombreux. Et chaque Ken que j'ai croisé depuis que je suis ici avait ce même regard vide, cette même obéissance tranquille. Tu sais pourquoi? Parce que personne ne leur a jamais dit qu'ils pouvaient vouloir autre chose.
Ryan fit un pas vers les quartiers périphériques.
- Le Ken Pompier. Il était amer. Il était en colère. C'est un début.
- Un Ken en colère ne fait pas une révolution.
- Non. Mais deux Ken en colère, c'est une conversation. Dix, c'est un mouvement. Cinquante, c'est un problème que même le PDG ne pourra pas ignorer.
Ils retrouvèrent le Ken Pompier exactement là où ils l'avaient laissé, assis sur son porche décrépit, le regard tourné vers rien. Il leva un sourcil quand il les vit revenir.
- Déjà de retour? Le portail était fermé?
- On n'a pas traversé, dit Ryan. On a changé de plan.
Il s'assit sur les marches à côté du pompier. La surface craqua sous son poids. C'était du carton fatiqué.
- Tu m'as dit de ne pas oublier ceux qui sont coincés ici. Alors voilà: je ne vous oublie pas. Mais je ne vais pas non plus partir de l'autre côté en espérant que quelqu'un d'autre règle le problème.
Le Ken Pompier le dévisagea.
- Tu proposes quoi?
- Les Ken méritent les mêmes droits que les Barbies. Des vraies maisons. Des vrais métiers. Le droit de voter dans le conseil de Barbieland. Le droit de ne pas sourire quand on n'en a pas envie.
Un long silence. Puis le Ken Pompier fit quelque chose d'extraordinaire: il cessa de sourire. Son visage se détendit, ses lèvres se posèrent dans une expression neutre, presque humaine.
- J'attends ce discours depuis 2003, dit-il.
Il se leva et siffla. Un sifflement aigu, le genre qu'un vrai pompier utiliserait pour alerter sa caserne. Des portes s'ouvrirent le long de la rue délabrée. Ken Patineur Artistique. Ken Professeur de Yoga. Ken DJ édition limitée. Des visages fatigués, des costumes usés, des sourires qui tenaient par habitude.
Ils étaient neuf. Puis douze. Puis vingt.
Ryan se leva face à eux. Son cœur de plastique ne battait pas, mais quelque chose d'équivalent se produisait dans sa poitrine — une vibration, un élan.
- Je sais que vous ne me connaissez pas vraiment, commença-t-il. Vous me voyez et vous pensez: Ken Plage. Un modèle populaire qui n'a aucune raison de se plaindre. Mais je vais vous dire un secret.
Il marqua une pause.
- Je ne suis pas vraiment Ken. Je suis quelqu'un d'autre, quelqu'un qui vient d'un endroit où les gens ont le droit de choisir qui ils veulent être. Et je pense que vous méritez ça aussi.
Les papillons-caméras étaient là, bien sûr. Trois d'entre eux, flottant au-dessus de l'assemblée. Le PDG voyait tout.
*Tant mieux*, pensa Ryan. *Qu'il regarde.*
Barbie, en retrait, observait la scène. Elle n'avait pas dit qu'elle le soutenait. Elle n'avait pas dit le contraire non plus. Elle se tenait là, bras croisés, le regard étrangement brillant.
Le Ken Pompier posa une main sur l'épaule de Ryan.
- Par où on commence, chef?