Chapter 2 of 4

La route des poupées oubliées

930 words

Ils partirent avant que le soleil artificiel n'atteigne son zénith permanent. Barbie avait insisté pour prendre sa Corvette rose, mais Ryan avait refusé catégoriquement. - Une voiture rose fluo, c'est exactement le genre de chose qu'on repère à trois kilomètres. On y va à pied. - À pied? Barbie avait prononcé le mot comme s'il s'agissait d'une maladie rare. - Ken, personne ne marche à Barbieland. C'est pour ça qu'on a des voitures sans moteur. - Justement. Sans moteur. Elles ne roulent même pas vraiment. - Elles roulent par la force de la narration, corrigea Barbie avec dignité. Mais elle le suivit quand même. Ils longèrent la promenade principale en essayant d'avoir l'air normal... ce qui, dans le cas de Ryan, signifiait sourire sans raison et faire des signes de la main à chaque Ken qu'ils croisaient. C'était épuisant. Ses joues lui faisaient mal, ou du moins elles auraient dû. - Tourne à gauche après la boutique de rollers, murmura Barbie. - Comment tu connais le chemin si personne n'y va jamais? Barbie garda le silence pendant quelques pas. Puis, très doucement: - Parce que j'y ai pensé. Partir. Pas souvent. Mais parfois, le soir, quand toutes les autres Barbies dorment dans leurs Dreamhouses parfaites et que le ciel devient exactement le même rose qu'il est toujours... je me demande ce qu'il y a après. Ryan la regarda. Pour la première fois depuis son réveil dans cet univers absurde, il ressentit quelque chose qui ressemblait à de la connexion. - C'est humain, ça, dit-il. - Je ne suis pas humaine. - Non. Mais c'est humain quand même. Le paysage changea progressivement. Les bâtiments roses devinrent moins brillants, les couleurs plus ternes. Les trottoirs, d'habitude immaculés, présentaient de petites fissures. Ryan remarqua que les lampadaires ici n'avaient plus leur éclat néon — certains ne fonctionnaient plus du tout. - Bienvenue dans les quartiers périphériques, annonça Barbie d'une voix qui avait perdu son enthousiasme habituel. - C'est ici qu'habitent les modèles de seconde ligne. Ken Patineur Artistique. Barbie Dentiste édition 1997. Les oubliés du catalogue. Une Ken aux cheveux roux décolorés les observait depuis le porche d'une maison dont la peinture s'écaillait. Il portait un costume de pompier dont le rouge avait viré au orange sale. - Vous allez vers la Zone? demanda-t-il sans préambule. Ryan s'arrêta. - Comment tu sais? - Personne ne vient dans ce quartier sauf pour aller plus loin. Le Ken Pompier descendit les marches de son porche. - Faites attention. Mattel a installé des caméras nouvelles la semaine dernière. Des petites choses roses, en forme de papillons. Jolies à regarder. Moches dans ce qu'elles font. - Qu'est-ce qu'elles font? demanda Barbie. - Elles rapportent. Au PDG. Au type en costume gris qui décide qui reste sur les étagères et qui finit dans la Zone. Le Ken Pompier cracha par terre, un geste étonnamment réaliste pour une poupée. - Il m'a retiré du catalogue en 2003. Apparemment, les enfants ne voulaient plus de pompiers. Ils voulaient des astronautes. Il y avait de l'amertume dans sa voix, une émotion que Ryan n'aurait pas cru possible dans cet univers de sourires permanents. - Merci pour le conseil, dit Ryan. Le Ken Pompier hocha la tête. - Si vous trouvez le portail... n'oubliez pas ceux d'entre nous qui sont coincés ici. Ils reprirent leur marche. Le sol sous leurs pieds n'était plus du sable pailleté mais une surface granuleuse et grise, comme du carton usé. Les Dreamhouses avaient disparu, remplacées par des structures bancales qui ressemblaient à des boîtes de jouets retournées. Puis ils atteignirent la limite. C'était un mur. Pas un vrai mur... plutôt une absence de décor. Le monde semblait simplement s'arrêter, comme le bord d'une table de jeu. Au-delà, il n'y avait qu'un espace blanc, vaguement brumeux, qui donnait le vertige. - La Zone de Discontinuation, souffla Barbie. Ryan s'approcha du bord. Quelque chose brillait dans la brume... des formes. Des silhouettes. Des poupées immobiles, posées debout dans le néant, les yeux fixes, le sourire gelé. - Ce sont les modèles retirés? - Ceux qui n'ont même pas eu droit aux quartiers périphériques, dit Barbie. Sa voix tremblait. - On m'avait dit que c'était paisible. Que c'était comme dormir. - Ça n'a pas l'air paisible. - Non. Un bruit les fit sursauter. Un bourdonnement délicat, mécanique. Ryan leva les yeux et vit trois papillons roses, parfaitement symétriques, flotter au-dessus d'eux. Leurs ailes battaient sans faire de vent. Leurs petits yeux noirs étaient des lentilles. - Les caméras, dit Barbie. - On a été repérés. Comme pour confirmer ses mots, un écran s'alluma sur le mur le plus proche... un écran qui n'existait pas une seconde plus tôt. Le visage d'un homme apparut. La cinquantaine, costume gris impeccable, lunettes rectangulaires. Son sourire était le genre de sourire qu'on programme plutôt qu'on ressent. - Ken Plage, dit l'homme d'une voix parfaitement contrôlée. Et Barbie Stéréotype. Quelle surprise délicieuse. Puis-je vous demander ce que vous faites si loin de votre zone de jeu assignée? Ryan sentit ses poings se serrer — un réflexe qui, pour une fois, fonctionna normalement. - Vous êtes le PDG de Mattel, dit-il. Ce n'était pas une question. - Et vous êtes une poupée qui s'éloigne de sa boîte. Le sourire du PDG ne bougea pas d'un millimètre. Je vous conseille vivement de faire demi-tour. La Zone de Discontinuation n'est pas un endroit pour les modèles encore en production. Des accidents peuvent arriver. Des accidents permanents. L'écran s'éteignit. Les papillons continuèrent de flotter, silencieux et patients. Barbie attrapa le bras de Ryan. - On fait quoi maintenant?

End of Chapter 2