Je venais juste de réussir une pirouette particulièrement élégante quand j'entendis un bruit caractéristique de patins maladroits glissant sur la glace. Et cette voix.
— Hiiii! Regarde-moi ça! Une vraie étoile des neiges, mon flocon! T'as gagné en grâce ou j'ai perdu l'habitude de voir autre chose que des clowns à matraquer?
Je pivotai doucement.
— Harley... tu m'as suivi?
— "Suivi", c'est un bien grand mot. Disons que j'ai eu un pressentiment psychologique que t'avais besoin de moi. Et puis Pavel m'a laissée entrer. Enfin... après que je l'ai un peu menacé avec des cupcakes explosifs. Détail!
Avant que je puisse protester, une autre voix, plus calme, beaucoup plus froide, retentit:
— Il a pas besoin de toi. Et il n'a surtout pas besoin d'un déséquilibre potentiel sur la glace.
Tim Drake. Toujours impeccable. Bras croisés. Veste en cuir sobre. Attitude de profiler en mission.
Il avait les patins à la main, mais je doutais qu'il les ait mis plus de deux fois dans sa vie.
— Tim, soufflai-je, c'est pas ce que tu crois. Elle vient... souvent. Et elle m'aide.
Harley lança un clin d'œil dramatique.
— Je suis sa psy autoproclamée. C'est presque légal.
— Rien chez toi n'est légal, Quinn.
— Tsss, t'es pas drôle. Et t'as besoin d'un cookie.
Elle sortit un biscuit de son sac. Il refusa d'un regard.
Je me plaçai entre eux deux, mains levées.
— Tim, c'est bon. Elle est... imprévisible. Mais elle me parle franchement. Et c'est parfois ce dont j'ai besoin.
Il me fixa un moment, son regard se radoucissant à peine.
— Alors je reste. Juste pour m'assurer que tu ressors entier de cette... séance.
Je souris, un peu gêné, mais aussi touché. Tim, c'était le gars distant, le stratège. Il ne donnait pas facilement sa confiance. Et encore moins son attention.
Qu'il soit là... ça voulait dire beaucoup.
Après que Harley fut repartie, en dansant sur les mains et en chantant du Céline Dion (je te jure), Tim resta avec moi un moment dans les gradins vides.
— Tu l'aimes bien? demanda-t-il.
— Elle est... authentique. D'une manière tordue, mais vraie. Et elle me voit pas comme un remplaçant ou un problème. Juste comme un gars qui souffre.
Il acquiesça lentement.
— Je comprends mieux pourquoi Bruce t'apprécie. T'as un truc que nous, on a perdu. Un genre d'honnêteté brute. Ça met mal à l'aise... mais ça manque pas d'intérêt.
Je souris timidement.
— C'est la première fois que tu me fais un compliment.
— Profites-en, ça n'arrivera pas souvent.
Le soir même, dans le salon du manoir, c'était soirée film. Ma revanche culturelle.
— OK, j'annonce! Ce soir, on regarde Captain America: The First Avenger. Et personne râle.
Jason grogna depuis le canapé.
— Encore un gars en collants qui fait des discours patriotiques?
— Toi t'aimes pas Cap parce qu'il te rappelle Bruce, répliquai-je.
— Pardon?!
Dick éclata de rire, lançant un pop-corn sur Jason.
— Il marque un point.
Tim prit place à côté de moi, bras croisés.
— J'avoue que je suis curieux. T'as grandi avec ces héros, pas nous. Ça doit être étrange de les voir depuis ici.
— C'est pas qu'ils sont meilleurs, répondis-je. Juste... différents. Inspirants à leur manière. Et surtout, dans mon monde, ils finissent ensemble. Ça répare un peu quelque chose.
Jason me lança un regard en coin, presque doux. Tim ne dit rien, mais hocha légèrement la tête.
Pendant le film, on fit tout: commenter les cascades, se moquer des effets spéciaux, débattre sur qui gagnerait entre Steve Rogers et Dick en combat rapproché (Dick dit « moi », évidemment).
Et moi, j'étais là, au milieu de cette drôle de fratrie. Pas tout à fait à ma place. Mais accepté.
À la fin, Jason souffla:
— OK. Je l'aime bien, ton Cap. Même s'il parle trop.
Tim ajouta, un brin moqueur:
— Il a ce regard. Celui de quelqu'un qui porte trop de poids. Ça te parle, Dale?
Je souris.
— Trop. Et pourtant, il continue.
Ce soir-là, dans le grand salon du manoir, entre le bol de popcorn vide et les vannes fraternelles, j'eus un moment de paix. Un vrai.
Et peut-être, pour la première fois depuis mon arrivée dans ce monde... je me sentis comme un Robin à part entière.