Chapter 17 of 17
Les marges du destin
740 words
Le manga est posé sur mes genoux. Les pages sont jaunies par le temps, un peu cornées sur les bords. C'est l'édition que je connais par cœur — ou du moins, que je croyais connaître par cœur.
Je suis installée sur mon lit, dos contre le mur, une tasse de chocolat chaud qui refroidit sur la table de nuit. Le monde est calme. Normal. Trop normal, parfois. Et pourtant, mes mains tremblent légèrement lorsque j'ouvre le tome.
Katekyo Hitman Reborn! Tome 1.
Je m'attends à retrouver chaque gag, chaque humiliation de Tsuna, chaque scène où il est ridiculisé avant d'être « corrigé » à coups de balles de dernière volonté.
Mais dès la troisième page, quelque chose cloche.
Pas un détail énorme. Un rien. Une nuance.
Tsuna est toujours maladroit. Toujours anxieux. Mais son regard, dans une case précise — celle où Reborn le fixe pour la première fois — n'est plus le même.
Il n'est pas vide. Il est... attentif.
Je fronce les sourcils.
— C'est nouveau, ça.
Je tourne la page.
Reborn parle toujours comme un bourreau élégant, mais une ligne de dialogue a changé. Là où il disait autrefois « Tu es inutile », il dit maintenant:
« Tu n'as pas encore appris à t'utiliser. »
Je referme le manga un instant. Mon cœur bat un peu plus vite.
— D'accord... murmuré-je. On dirait que je n'ai pas halluciné.
Je reprends.
Plus j'avance, plus les différences s'accumulent. Subtiles, mais constantes.
Les balles de dernière volonté sont moins nombreuses. Les humiliations publiques sont écourtées. Certaines scènes comiques... n'existent tout simplement plus.
À la place, il y a des silences. Des regards. Des moments où Tsuna réfléchit.
Et surtout... certains personnages n'entrent pas dans sa vie de la même façon.
Gokudera apparaît toujours. Mais il ne devient pas immédiatement un gardien dévoué, prêt à exploser pour Tsuna. Il reste à distance. Méfiant. Indépendant.
Yamamoto sourit toujours. Mais il ne force pas sa présence. Il n'y a pas cette amitié immédiate et inconditionnelle.
Lambo...
Je tourne la page plus vite. Il est là, oui, mais ailleurs. Moins central. Moins envahissant.
Sasagawa aussi. Présent, mais périphérique.
Je m'arrête, la gorge serrée.
— Tu as choisi, hein...
Je continue jusqu'aux arcs plus sérieux. Varia. Futur. Arc du choix.
Et là, les changements deviennent impossibles à ignorer.
Tsuna refuse certains combats. Il n'accepte pas immédiatement les règles imposées par la mafia. Il négocie. Il doute. Il observe.
Dans une scène que je connaissais par cœur, il y avait autrefois un monologue de peur pure. Maintenant, il y a une phrase différente:
« Si je dois devenir un boss, ce sera à mes conditions. Sinon, je préfère brûler seul. »
Je ferme les yeux.
Je reconnais cette pensée. Je l'ai pensée avant lui.
Je tourne encore.
La flamme du Ciel... Elle est dessinée différemment.
Toujours blanche. Toujours lumineuse. Mais il y a parfois, dans les planches les plus chargées émotionnellement, un liseré presque invisible autour d'elle. Ni bleu. Ni or. Quelque chose d'indéfinissable.
Une cicatrice de lumière.
Je passe mes doigts sur la page, comme si je pouvais la sentir.
— Tu t'en souviens, alors...
Il n'y a aucune mention de moi. Aucune apparition. Aucun personnage qui pourrait me trahir comme anomalie.
Mais je suis là quand même.
Dans les choix. Dans les refus. Dans la façon dont Tsuna protège les plus faibles — surtout les enfants. Dans sa colère froide face à l'injustice, bien plus tranchante que dans l'œuvre originale.
Dans une scène tardive, un enfant est menacé par un mafieux secondaire. Dans la version que je connaissais, Tsuna hésitait.
Ici, il n'hésite pas.
Il se place devant l'enfant. Et dit simplement:
« Tu as déjà perdu. »
Je souris, malgré la boule dans ma gorge.
Je referme le dernier tome.
Le silence revient.
Je regarde mes mains. Toujours les miennes. Pas de flamme visible. Pas de pouvoir.
Mais au fond de moi, je sens quelque chose de calme. Une certitude.
Je n'étais pas destinée à rester. Mais j'étais destinée à modifier l'angle. À prouver qu'un Ciel pouvait exister sans se soumettre entièrement. Qu'un héritier pouvait choisir ses liens. Qu'une flamme pouvait survivre à un sceau ... et même à une séparation.
Je pose le manga sur l'étagère.
— Bonne chance, Tsuna.
Et pour la première fois depuis très longtemps, je me dis que...
Même si je n'ai pas gardé ce monde, il m'a gardé, lui.
Dans les marges invisibles de son histoire.