Chapter 36 of 101
La serre de Veyron
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Le repas du soir avait été beaucoup plus animé que Kael ne l’avait imaginé.
La grande salle à manger des Veyron, autrefois réservée aux réceptions officielles, avait retrouvé une atmosphère presque familiale. Les longues fenêtres donnaient sur les jardins désormais plongés dans l’obscurité, tandis que les chandeliers éclairaient la table où tout le monde s’était installé.
Noah, lui, semblait avoir oublié qu’il se trouvait dans l’une des plus grandes demeures nobles d’Eldoria.
— Je crois que je pourrais m’habituer à cet endroit.
Ethan leva un sourcil.
— Ça fait à peine quelques heures que tu es ici.
— Justement. Et j’ai déjà découvert qu’on pouvait manger autant sans que personne ne me regarde bizarrement.
Darius, assis non loin de Kael, étouffa un rire.
— Attends demain. Tu verras les entraînements matinaux.
Noah s'immobilisa.
— Il y a des entraînements demain ?
— Pour les chevaliers, oui.
— Ah.
Il se redressa lentement.
— Je viens soudainement de me souvenir que les vacances sont faites pour se reposer.
Lysandra sourit.
Adrian, lui, continua tranquillement son repas.
— Tu n'es pas obligé de participer.
— Merci, Adrian. Enfin quelqu'un de raisonnable.
— Je n'ai jamais dit que je ne participerais pas.
Noah le fixa avec une expression trahie.
— Tu es avec eux depuis trop longtemps.
Kael eut un léger sourire.
Il n'avait presque rien dit depuis le début du repas, mais il observait la scène avec une certaine tranquillité. Il y avait quelque chose d'étrangement agréable dans cette soirée.
Aucune tension.
Aucun regard méfiant.
Aucune discussion sur les affaires de la maison.
Juste des conversations inutiles, des plaisanteries et quelques souvenirs racontés par Ethan.
Puis, lorsque les assiettes furent débarrassées, Kael se leva.
— Je vais prendre l'air.
Darius releva les yeux.
— Maintenant ?
— Oui.
— Tu vas où ?
Kael hésita une seconde.
Son regard se tourna instinctivement vers les fenêtres.
Vers les jardins.
— Dans le jardin.
Darius ne répondit pas immédiatement.
Un sourire discret apparut sur son visage.
— Comme quand tu étais petit.
Kael le regarda.
— Tu t'en souviens ?
— Je me souviens surtout du nombre de fois où Ethan et moi avons dû te chercher.
Ethan intervint aussitôt :
— Il disparaissait pendant des heures.
— Je ne disparaissais pas.
— Tu te cachais.
— Je lisais.
— Dans les buissons.
Kael resta silencieux.
Noah éclata de rire.
— Attends… tu lisais dans les buissons ?
— C'était calme.
— Évidemment.
Même Lysandra sourit.
Kael secoua légèrement la tête avant de quitter la pièce.
Dehors, l'air était frais.
Les jardins Veyron s'étendaient devant lui, éclairés par quelques lanternes disposées le long des allées. La nuit rendait les arbres plus imposants, tandis que le vent faisait doucement bouger les branches.
Kael marcha sans vraiment réfléchir à la direction.
Ses pas le conduisirent naturellement vers une partie plus reculée du domaine.
Il connaissait encore le chemin.
Même après toutes ces années.
Au bout d'une allée bordée de vieux arbres, une silhouette apparut dans l'obscurité.
Une grande structure de verre et de métal, légèrement isolée du reste des jardins.
La serre.
Kael s'arrêta devant la porte.
Pendant quelques secondes, il ne bougea pas.
Il posa finalement la main sur la poignée.
Elle était toujours là.
La vieille poignée en bronze que sa mère avait l'habitude d'essuyer elle-même lorsqu'elle venait s'occuper de ses fleurs.
Kael ouvrit.
Une odeur douce envahit immédiatement l'air.
Des fleurs.
Des plantes.
De la terre humide.
Quelque chose qu'il n'avait pas oublié.
Il entra lentement.
À l'intérieur, la serre était beaucoup plus grande qu'il ne l'avait imaginé en la revoyant dans ses souvenirs.
Des fleurs occupaient presque chaque espace disponible. Certaines grimpaient le long des structures métalliques, d'autres étaient disposées dans de grands pots en pierre. Des plantes aux couleurs éclatantes s'étendaient sous les vitres, baignées par la faible lumière de la lune.
Kael avança entre les rangées.
Il connaissait encore chaque détour.
Ici, sa mère avait installé ses fleurs préférées.
Là, elle avait placé une petite chaise en bois où elle s'asseyait pour lire.
Et plus loin…
Kael ralentit.
Au milieu d'un ensemble de fleurs blanches et violettes se trouvait une plante différente.
Une seule.
Ses pétales étaient d'un bleu profond, presque bleu nuit.
Sous la lumière lunaire, ils semblaient parfois noirs sur les bords, mais un bleu intense apparaissait dès qu'un rayon les touchait.
Kael s'accroupit devant elle.
Un sourire presque imperceptible apparut sur son visage.
— Tu es toujours là…
Il tendit doucement la main sans toucher les pétales.
Cette fleur avait toujours été particulière.
Sa mère l'aimait énormément.
Kael se souvenait encore de ses paroles.
« Celle-ci, je veux qu'elle reste ici. »
Il avait été enfant à l'époque.
Il ne comprenait pas vraiment pourquoi elle tenait autant à cette fleur.
Alors il lui avait demandé.
Elle avait simplement souri.
« Parce qu'elle est différente. Regarde bien, Kael. Elle n'essaie pas de ressembler aux autres. »
Il avait trouvé cette réponse étrange.
Aujourd'hui, elle lui semblait beaucoup plus claire.
Kael resta silencieux devant la fleur.
Ses yeux rouges, habituellement si froids, s'étaient adoucis.
Il se souvenait de sa mère passant des heures dans cette serre.
Parfois, elle lui demandait de l'aider.
Il lui apportait de l'eau.
Il déplaçait maladroitement des pots trop lourds.
Une fois, il avait même cassé un vase.
Il avait eu tellement peur qu'elle se mette en colère qu'il avait essayé de le réparer lui-même.
Le résultat avait été pire.
Sa mère avait ri pendant plusieurs minutes.
Kael laissa échapper un petit rire en repensant à cette scène.
— Tu serais probablement encore en train de te moquer de moi.
Sa voix était presque inaudible.
Le silence de la serre lui répondit.
Pourtant, il ne ressentait pas cette absence comme d'habitude.
Ici, le silence semblait différent.
Plus doux.
Il s'assit sur le vieux banc installé près de la fenêtre.
C'était celui de sa mère.
La peinture avait légèrement vieilli, mais il le reconnaissait parfaitement.
Kael posa son dos contre le dossier.
Il ferma les yeux.
Pendant quelques instants, il n'était plus le patriarche de la Maison Veyron.
Il n'était plus l'élève de l'Académie d'Asteria.
Il n'était plus celui dont les yeux rouges faisaient hésiter les autres avant de lui parler.
Il était simplement Kael.
Un enfant assis dans une serre avec sa mère.
Un enfant qui ne savait encore rien de la mort, des secrets ou des lettres cachées.
Un enfant qui pensait que ses parents seraient toujours là.
Un bruit léger derrière lui le fit sortir de ses pensées.
Kael ouvrit les yeux.
Darius se tenait près de l'entrée.
Il n'était pas entré immédiatement.
Il avait simplement attendu.
Kael le regarda quelques secondes.
— Tu m'as suivi ?
— Non.
Darius s'approcha tranquillement.
— Je savais où tu serais.
Kael baissa les yeux vers la fleur bleue.
— Elle est toujours là.
Darius regarda la plante.
— Ta mère y tenait beaucoup.
— Oui.
Un silence s'installa entre eux.
Puis Darius s'assit à côté de lui.
— Tu venais souvent ici.
— Très souvent.
— Même quand tu étais censé dormir.
Kael eut un petit sourire.
— Ethan te l'a raconté ?
— Ethan racontait tout.
— Traître.
Darius rit doucement.
Pendant quelques secondes, ils restèrent simplement assis.
Aucun d'eux n'avait besoin de parler.
Puis Kael reprit :
— Je me souvenais de la serre… mais pas à ce point.
Darius tourna légèrement la tête vers lui.
— Tu as oublié beaucoup de choses.
Kael regarda les fleurs.
— Peut-être.
Il observa encore la fleur bleu nuit.
— Mais pas celle-là.
Darius suivit son regard.
— Elle te ressemble un peu.
Kael lui lança un regard amusé.
— C'est censé être un compliment ?
— Oui.
— Tu devrais travailler ton sens des compliments.
— Je suis chevalier. Pas poète.
Kael eut un léger rire.
Un vrai.
Derrière les vitres, le vent faisait bouger doucement les arbres.
Darius se leva finalement.
— Tu viens ?
Kael resta assis quelques secondes.
Son regard revint une dernière fois sur la fleur.
— Dans un moment.
Darius hocha simplement la tête.
— D'accord.
Il quitta la serre sans ajouter quoi que ce soit.
Kael resta seul.
Il regarda les nombreuses fleurs autour de lui.
Puis la petite fleur bleu nuit.
Il tendit doucement la main et effleura seulement la feuille située sous ses pétales.
— Je reviendrai.
Cette fois, il ne parlait pas à sa mère.
Il parlait à cet endroit.
À ce souvenir.
À cette partie de son enfance qu'il venait de retrouver.
Et, pour la première fois depuis longtemps, Kael n'avait pas envie de chercher une réponse.
Il voulait simplement rester là.
Un peu plus longtemps.