Chapter 10 of 13
Nuit 8
926 words
Les deux femmes avaient passé toute la journée ensemble dans le jardin intérieur. Elles s'étaient finalement installées sur un banc en fer forgé sous le grand pommier au centre quand la nuit commença à poindre.
- C'est l'heure de reprendre l'histoire. Cette fois, j'espère qu'il n'y aura pas d'interruption!
Emma sourit avec une insolence douce. La Reine commençait à se douter que la personnalité de sa femme les emmènerait à s'affronter une fois qu'elle cesserait de la craindre... si elle vivait assez longtemps pour cela.
- J'ai bien l'intention de me rendre jusqu'au bout aujourd'hui et pas plus tard. Donc, où en étais-je...
***
La nuit était d'un calme trompeur. Le Belle-au-Bois-Dormant glissait sur l'océan comme dans un rêve, ses lumières scintillant sous un ciel constellé d'étoiles. À bord, tout semblait paisible. Trop paisible.
Aurore n'arrivait pas à dormir. Allongée dans sa cabine luxueuse, elle fixait le plafond sans le voir. Son cœur battait trop vite, comme s'il pressentait quelque chose qu'elle ne comprenait pas encore.
Alors, sans réfléchir, elle se leva. Et elle descendit. Encore. Jusqu'à lui.
Philipp était déjà sur le pont, appuyé contre la rambarde, regardant l'horizon sombre. Il se retourna en entendant ses pas, et son expression s'adoucit aussitôt.
— Je savais que vous viendriez.
— Comment?
— J'espérais.
Elle s'approcha, frissonnante, mais pas à cause du froid.
— J'ai une étrange sensation... murmura-t-elle. Comme si quelque chose allait arriver.
Il tenta de sourire.
— Alors restons ici. Ensemble. Peu importe ce que c'est.
Elle hocha la tête, cherchant sa main. Ils restèrent ainsi, côte à côte, leurs doigts entrelacés, comme si le monde pouvait s'arrêter à cet instant précis.
Le choc fut brutal. Un frisson parcourut le navire, presque imperceptible... mais suffisant pour briser l'illusion.
Aurore se redressa.
— Qu'est-ce que c'était?
Philipp fronça les sourcils.
— Probablement rien...
Mais déjà, au loin, des voix s'élevaient. Des pas précipités. Une agitation inhabituelle. Le calme venait de se fissurer.
Quelques minutes plus tard, la vérité se répandit comme un poison.
Un iceberg. Une collision. Des dégâts.
Mais rien de grave, disait-on. Rien d'alarmant.
Et pourtant, l'inquiétude grandissait.
Philipp attrapa la main d'Aurore.
— Vous devez remonter. Tout de suite.
— Non! Je reste avec toi!
— Aurore, écoute-moi...
Il la fixa, intensément.
— Là-haut, ils vous protégeront. Ici... je ne peux rien garantir.
Elle secoua la tête, les larmes déjà présentes.
— Je ne veux pas être protégée si c'est pour te perdre!
Il ferma les yeux une seconde, comme pour graver ce moment.
Puis, doucement:
— Vous ne me perdrez pas.
C'était un mensonge. Ils le savaient tous les deux.
Le chaos éclata. Les couloirs se remplirent, les ordres fusèrent, les cris remplacèrent les murmures. Le navire, autrefois majestueux, devenait une cage.
L'eau montait. Invisible d'abord. Puis implacable.
Philipp guida Aurore à travers la foule, la protégeant des bousculades, des regards, du danger grandissant.
— Par ici!
Ils atteignirent enfin les ponts supérieurs, où les canots de sauvetage étaient déjà en préparation.
Mais il y avait une règle. Toujours la même. Les femmes. Les enfants.
Et les autres... restaient. Il n'y avait pas assez de canots pour eux.
— Non, murmura Aurore en comprenant.
Philipp tenta de sourire.
— Ce n'est pas grave.
— Ne dis pas ça!
Elle s'accrocha à lui, désespérée.
— Viens avec moi!
— Je ne peux pas.
— Alors je reste!
Il la prit par les épaules.
— Non.
Sa voix tremblait.
— Tu dois vivre.
Pour la première fois, il la tutoya. Et cela brisa quelque chose en elle.
— Philipp...
— Promets-moi.
Elle secoua la tête, incapable de parler.
— Promets-moi que tu vivras.
Les larmes coulaient librement maintenant.
— Je ne peux pas vivre sans toi...
Il posa son front contre le sien.
— Si. Tu peux.
Un instant. Un dernier. Puis il l'embrassa. Pas comme avant. Pas doucement. Mais avec toute l'urgence du monde.
Des mains les séparèrent. On tira Aurore vers un canot. Elle cria. Se débattit. Tendit la main.
— PHILIPP!
Mais déjà, la distance se creusait. Le canot descendait. Et lui... restait.
Le froid devint mordant. L'eau envahissait le pont. Le navire s'inclinait. Et Philipp, au milieu du chaos, ne regardait qu'une chose. Elle.
Même de loin, il la voyait. Vivante. Et cela suffisait.
Quand le Belle-au-Bois-Dormant sombra, il n'y eut pas de gloire. Pas de musique héroïque. Juste le bruit de l'océan reprenant ce qui ne lui avait jamais appartenu.
Philipp fut emporté avec lui. Dans le froid. Dans l'obscurité. Mais pas dans l'oubli.
Des heures plus tard, au milieu des survivants, Aurore ne parlait plus. Elle fixait l'horizon, vide. Ses mains tremblaient. Son cœur aussi. Mais il battait. Encore. Et dans ce battement fragile... vivait l'écho d'un amour aussi bref qu'éternel.
Un amour pur. Un amour impossible. Un amour que la mer n'avait pas réussi à effacer.
***
Regina sentit une larme traîtresse lui échapper. La fin la touchait plus qu'elle ne souhaitait se l'avouer. La tragédie d'Aurore et Philipp résonnait en elle, lui rappelant un homme du nom de Daniel, le seul homme qu'elle avait véritablement aimé et qui en était mort.
Sa tristesse avait été si intense qu'elle avait décidé de ne plus jamais aimer un autre homme. Les femmes n'avaient pas, de base, sa préférence mais elle n'avait jamais cherché à retrouver un tel amour à leurs côtés auparavant. Pas même avec sa première épouse. Cela n'avait pas empêché sa trahison de lui briser le cœur en miettes.
Pourtant... Emma était maintenant là et elle avait un petit quelque chose qui lui rappelait Daniel.