Une fois dehors, une légère brise vient caresser mon visage, et ça me fait un bien fou ! J'inspire profondément l'air frais, chargé de cette odeur si particulière des viennoiseries qui commencent à sortir leurs premières fournées. Quelques voitures passent devant moi, tandis que les trottoirs se remplissent doucement. La ville est déjà bien réveillée.
Étrangement, cette agitation me rassure. Tout paraît normal, comme si ce qui s'était passé chez moi quelques minutes plus tôt n'avait jamais existé. Je décide, comme souvent, de rejoindre la fac à pied.
Le trajet dure une vingtaine de minutes, mais je ne m'en plains. Exceptionnellement pour aujourd'hui, mes écouteurs restent au fond de mon sac. D'habitude, je lance une playlist ou un podcast mais ce matin, je préfère écouter le bruit de la ville, les conversations des passants, le grondement des bus... Bref, j'essaie de me concentrer sur tout sauf sur cette voix.
Malheureusement, en traversant un passage piéton, je manque de ne pas voir un cycliste qui freine brusquement devant moi.
- Faites attention !
- Pardon !
Je m'écarte aussitôt, un peu honteuse.
Décidément, je suis ailleurs.
Quelques minutes plus tard, les bâtiments de la fac apparaissent enfin au bout de l'avenue.
Comme chaque matin, les marches sont envahies d'étudiants : certains terminent leur café en vitesse, d'autres relisent leurs fiches avec une concentration désespérée. Les conversations tournent presque toutes autour des examens de fin d'année, des stages ou des premiers entretiens d'embauche, ce qui est tout à fait normal vu que nous sommes en dernière année et j'avoue que ça me fait toujours un drôle d'effet de m'en rendre compte.
Pendant cinq ans, cette faculté a rythmé chacune de mes journées : les réveils beaucoup trop matinaux, les nuits passées à apprendre des dizaines d'articles de loi, des exposés avec des délais courts comme mon orteil, les plaidoiries, les concours, les réussites et les échecs aussi.
Je souris malgré moi et je commence à regretter cette période, même les moments les plus difficiles. En entrant dans le hall principal, je salue distraitement quelques visages familiers.
- Salut, Linda !
- Salut !
- Tu as avancé sur ton mémoire ?
- Un peu... Enfin, pas autant que je l'aurais voulu.
Les mêmes discussions reviennent presque tous les jours. Et, bizarrement cette routine a quelque chose de rassurant.
Je consulte rapidement mon téléphone.
Un nouveau mail de la faculté.
Objet : Simulation d'audience - Salle 204.
Ah... C'est aujourd'hui. J'avais complètement oublié ou plutôt...disons que d'autres préoccupations ont momentanément monopolisé mon esprit.
Je range mon téléphone avant de monter les escaliers menant au deuxième étage, et plus je m'approche de la salle 204, plus l'excitation monte.
J'adore les simulations d'audience parce que c'est le seul exercice où j'oublie complètement que je suis encore étudiante.
Pendant quelques heures, on ne récite plus simplement le droit : on le vit, on argumente, on doute, on cherche la faille dans le raisonnement adverse. Et parfois, on se surprend soi-même.
J'arrive finalement dans la salle et m'installe tout prêt de Sarah, la seule personne avec qui j'ai développé une certaine relation que je dirai amicale. Je suis méfiante de nature avec les autres, mais Sarah est totalement différente pour moi. Elle est très joviale, c'est grâce à elle que j'ai pu tenir le coup jusqu'ici. Elle me tapote doucement l'épaule.
- Hé ! Il paraît qu'il s'agit de la simulation d'un procès criminel. C'est ton rayon non ??
Voilà qui promet d'être intéressant. Mais sans vraiment savoir pourquoi, une légère boule se forme au creux de mon ventre, comme un mauvais pressentiment.
- Ce n'est qu'un exercice après tout ! Calme toi bordel !
Sarah m'a regardée, signe que j'avais pensé à voix haute. Elle fronça les sourcils et posa sa main sur la mienne :
- Linda tout va bien ? Tu peux dire au prof que ça ne va pas hein...
- Non ça va t'inquiète ! Je pense que j'ai laissé mon excitation prendre le dessus sur moi. Haha
- Venant de toi c'est surprenant, toi qui garde toujours ton calme... Mais bon ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de simuler un procès. Je te comprends tu sais ?
Le silence dans la salle s'est imposé suite à l'arrivée de Mr Douglas muni d'un épais dossier coincé sous le bras. Comme à son habitude, il affiche cette expression impassible qui rend impossible de deviner ce qu'il pense réellement.
Il dépose son dossier sur le bureau avant de joindre les mains.
- Bonjour à tous.
- Bonjour, Monsieur
Il parcourt lentement l'amphithéâtre avant de reprendre la parole.
- Comme vous le savez, nous arrivons à la fin de votre cursus. Dans quelques mois, vous ne serez plus étudiants. Vous serez confrontés à de vraies victimes, de vrais accusés, de vraies familles... et parfois à des décisions qui changeront définitivement la vie de quelqu'un.
Le silence devient presque immédiat.
Il poursuit.
- Aujourd'hui, nous allons donc mettre de côté les cours magistraux.
Il ouvre le dossier et poursuit
- Vous allez travailler sur une affaire criminelle inspirée d'un dossier réel. Il porte sur une jeune femme est retrouvée morte dans une ancienne propriété isolée.
Autour de moi, plusieurs étudiants commencent déjà à prendre des notes.
- Trois personnes ont été vues avec elle peu avant sa disparition. Elles affirment toutes l'avoir quittée en vie.
Il tourne une page.
- Aucune empreinte exploitable, aucun aveu, aucun témoin direct. Seulement une succession d'indices et un faisceau de présomptions.
Je baisse les yeux vers le dossier distribué quelques instants plus tôt. L'affaire est intéressante.
- Aujourd'hui, nous n'allons pas chercher la vérité. Nous allons défendre une position.
Il commence alors à appeler plusieurs noms afin de répartir les rôles.
- Monsieur Thomas... vous serez greffier.
- Mademoiselle Leroy... assesseur
Les désignations s'enchaînent pendant plusieurs minutes.
- Nathan Hill
Une voix grave répond immédiatement.
- Oui ?
- Vous représenterez le ministère public.
Je relève discrètement les yeux. Nathan ne laisse rien paraître comme toujours.
Mr Douglas me regarde ensuite.
- Linda Spencer
- Oui, Monsieur.
Je relève la tête.
- Vous assurerez la défense.
Quelques murmures traversent la salle et je croise brièvement le regard de Nathan et celui-ci, le genre qui est impossible à interpréter. Depuis notre concours de plaidoirie l'année dernière que j'ai remporté, il ne manque pas de me lancer des piques et voilà que l'occasion se présente à lui de me montrer sa soi-disante supériorité dont je m'en fou royalement.
- Vous avez quarante minutes de préparation. Par la suite, nous procéderons comme devant une véritable cour d'assises.