Chapter 1 of 2
Chapitre 1 : Poussière, désespoir et lueur
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Poussière et sueur se mélangeaient sur le front de Khaled, formant des traînées de boue grise le long de ses joues creuses. Son estomac se tordait violemment, une crampe si douloureuse qu'il dut s'arrêter un instant pour s'appuyer contre la façade de pierre d'une riche demeure. L'odeur du pain chaud et de l'agneau rôti s'échappait des étals voisins, lui tourmentant les sens à en donner le vertige.
Personne ne prêtait attention à lui dans les rues animées du grand marché d'Al-Rashid. Les marchands criaient à tue-tête pour vanter la qualité de leurs soies importées et de leurs épices colorées. Des riches clients, vêtus de tuniques immaculées, passaient devant le jeune homme sans même lui accorder un regard, l'évitant comme s'il portait la peste.
« Hors de mon chemin, vermine », grogna un garde lourdement armé en le poussant brusquement de l'épaule.
Khaled trébucha, manquant de s'effondrer sur les pavés brûlants du bazar. Ses jambes tremblaient sous l'effort, épuisées par trois longs jours de jeûne forcé. Une salive amère monta dans sa bouche sèche alors qu'il se redressait péniblement, serrant les poings avec une rage impuissante qui lui consumait les entrailles.
Il se souvenait des jours plus heureux, quand sa mère préparait des galettes de semoule chaude dans leur petit village de montagne. Le destin cruel avait tout emporté, le forçant à rejoindre la métropole d'Al-Rashid dans l'espoir d'une vie meilleure. Mais la cité impitoyable n'offrait que de la misère à ceux qui n'avaient pas de nom ou de protecteur influent.
Autrefois, sa mère lui disait de toujours garder espoir, de répéter ce mot sacré qui apaisait les cœurs. Aujourd'hui, alors qu'il errait comme un fantôme au milieu de cette opulence insultante, le mot restait bloqué dans sa gorge. Al-Rashid n'avait pas de pitié pour les faibles, encore moins pour les orphelins affamés.
Cherchant à fuir l'effervescence hostile de la place principale, il se dirigea vers les quartiers populaires. Les larges avenues pavées firent bientôt place à un dédale de ruelles étroites et sombres où le soleil ne pénétrait que sous forme de minces filets de lumière poussiéreuse. C'était ici, dans ces boyaux de pierre, que battait le cœur misérable de la cité.
Fraîcheur relative l'accueillit sous les arches de pierre décrépites, mais elle s'accompagnait d'une odeur fétide de saumure et de détritus en décomposition. Khaled s'enfonça plus profondément dans ce labyrinthe familier, cherchant désespérément un coin tranquille pour reposer ses membres endoloris. Ses pas fatigués résonnaient faiblement sur le sol jonché de débris de bois et de poteries cassées.
Soudain, un bruit de pas lourds et cadencés derrière lui brisa le silence étouffant de la venelle. Khaled accéléra instinctivement l'allure, mais son corps affaibli refusa de coopérer pleinement. Son pied heurta une pierre saillante, l'obligeant à se rattraper in extremis contre un mur suintant d'humidité noire.
« Regardez ce que le vent nous apporte aujourd'hui », lança une voix rauque et moqueuse qui fit frémir le jeune homme jusqu'au plus profond de ses os.
Tournant lentement la tête, Khaled vit trois silhouettes massives bloquer l'étroit passage derrière lui. Leurs postures menaçantes ne laissaient aucun doute sur leurs intentions belliqueuses. Le meneur du groupe, un colosse au crâne rasé nommé Tariq, arborait un sourire sadique qui dévoilait des dents jaunies.
À ses côtés se tenaient deux de ses hommes de main les plus redoutables. Salim, un borgne au visage ravagé par la petite vérole, faisait tourner un lourd gourdin clouté entre ses doigts crasseux. Derrière lui, Omar, un homme trapu aux bras couverts de cicatrices de brûlures, le fixait avec des yeux injectés de sang.
« S'il vous plaît », murmura Khaled, sa voix s'étranglant dans sa gorge desséchée par la poussière. « Je n'ai rien fait qui puisse vous offenser. Laissez-moi passer, je vous en prie. »
« On ne passe pas gratuitement dans notre secteur, gamin », répliqua Tariq en faisant craquer ses énormes articulations avec un bruit sec. « Al-Rashid appartient à ceux qui ont les moyens de payer la taxe de passage. Et on sait que tu as quelques dirhams sur toi. »
Sueur froide commença à perler le long de la colonne vertébrale de Khaled, glacée malgré la chaleur étouffante de l'après-midi. Sa main droite se serra instinctivement contre sa cuisse, là où reposaient ses trois dernières pièces de cuivre à l'intérieur d'une doublure déchirée de sa tunique usée. Ces pièces représentaient sa seule chance de s'acheter un bol de soupe et de survivre un jour de plus.
S'il abandonnait cet argent, c'était la mort assurée par la faim dans les ruelles sombres. S'il refusait de coopérer, ces hommes le passeraient à tabac sans la moindre hésitation, l'abandonnant probablement pour mort. Le dilemme lui serrait la poitrine d'une étreinte d'acier.
« Je n'ai pas d'argent », mentit-il, s'efforçant de garder une voix ferme malgré les tremblements incontrôlables qui agitaient ses membres. « Je suis juste un mendiant qui cherche de quoi manger. Regardez-moi, je n'ai que des haillons à vous offrir. »
« Tu mens comme tu respires, sale rat », cracha Salim le borgne en faisant un pas agressif vers lui. « On t'a vu observer les étals de nourriture ce matin avec insistance. Tu avais la main bien agrippée à ta doublure. Donne-nous tes pièces, ou on te découpe pour nourrir les chiens errants du port. »
Reculant d'un pas hésitant, Khaled sentit le désespoir l'envahir alors que son dos heurtait un mur de briques de terre cuite infranchissable. Il était acculé au fond d'une impasse crasseuse, sans aucune issue possible. Les trois hommes se rapprochèrent lentement, formant un demi-cercle étanche qui semblait étouffer le peu d'air qui lui restait dans les poumons.
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Sans crier gare, Omar s'élança en avant avec une rapidité surprenante pour son gabarit trapu. Son poing massif percuta l'estomac de Khaled avec la violence d'un bélier de siège.
Son souffle coupé instantanément, Khaled s'effondra à genoux, la douleur irradiant à travers tout son abdomen comme une décharge électrique. Ses yeux s'embuèrent de larmes alors qu'il tentait désespérément d'inspirer de l'air, mais son diaphragme semblait totalement paralysé par le choc.
« Alors, on fait moins le malin maintenant ? » ricana Tariq en le saisissant brutalement par les cheveux pour redresser sa tête.
Khaled grimaça de douleur, sentant son cuir chevelu s'étirer sous la force de la poigne impitoyable de la brute. L'haleine fétide du colosse, mélange d'alcool bon marché, de tabac et d'oignon gâté, l'agressa de plein fouet, lui provoquant un haut-le-cœur immédiat.
« Fouillez-le de fond en comble », ordonna le chef en le jetant au sol comme un vulgaire sac d'ordures.
Salim s'approcha en ricanant, ses yeux brillants d'une lueur cupide. Il s'agenouilla à côté du jeune homme et commença à fouiller grossièrement les vêtements élimés de sa victime. Ses doigts rugueux s'enfoncèrent dans les moindres recoins de la tunique, déchirant le tissu déjà usé sans le moindre ménagement.
« Ah, regardez ce qu'on a là ! » s'exclama le borgne en extirpant triomphalement les trois pièces de cuivre de leur cachette secrète. « Le petit rat nous cachait bel et bien son précieux trésor. »
Tariq s'approcha, prit les pièces dans la paume de sa main crasseuse et cracha par terre avec un mépris non dissimulé.
« Trois misérables pièces de cuivre ? » grogna le chef, la rage déformant ses traits déjà repoussants. « Tu nous as fait perdre notre temps et notre salive pour une aumône pareille ? Tu vas payer pour ce manque de respect flagrant, gamin. »
Coup de pied féroce s'abattit sur les côtes de Khaled, lui arrachant un cri d'agonie aigu qui résonna contre les murs de l'impasse déserte. Un craquement sinistre se fit entendre à l'intérieur de sa poitrine, et une douleur fulgurante lui traversa le flanc gauche, lui coupant instantanément la respiration.
Roulant sur le côté pour tenter de protéger ses organes vitaux d'un nouveau coup, Khaled griffa frénétiquement le sol poussiéreux de ses mains tremblantes. Sa vision se brouillait de plus en plus, des taches sombres dansant devant ses yeux fatigués alors que la conscience menaçait de lui échapper à chaque seconde.
De la poussière grise s'insinua sous ses ongles alors qu'il rampait désespérément pour s'éloigner de ses tortionnaires. C'était un mouvement purement instinctif, dicté par la volonté farouche de survivre, même s'il savait pertinemment qu'il n'avait nulle part où fuir dans cette impasse maudite.
Soudain, sa main droite s'enfonça un peu plus profondément dans un tas d'immondices et de terre meuble accumulée contre le mur de briques. Ses doigts entrèrent en contact avec un objet dur, froid et inhabituel.
Contrairement aux pierres rugueuses et aux débris de bois pourri qui jonchaient le sol, cet objet était d'une froideur métallique intense, presque surnaturelle. Sa surface était parfaitement lisse, glissant sous ses doigts tremblants avec une douceur inattendue qui contrastait avec la violence de la scène.
Étrange sensation de calme, une sorte de pulsation électrique subtile, remonta le long de son bras affaibli, engourdissant temporairement la douleur intolérable de ses côtes brisées. Intrigué et désespéré, Khaled referma sa main sur l'artefact enfoui dans la poussière.
« Regarde-le ramper comme l'asticot qu'il est », se moqua Omar en s'approchant pour lui asséner un nouveau coup de pied.
Khaled serra l'objet contre lui, le sortant de sa cachette de terre. C'était un petit pendentif circulaire en argent, totalement dépourvu d'ornements ou de gravures, poli par le temps mais d'une pureté incroyable sous la couche de saleté qui le recouvrait. L'objet semblait presque absorber la faible lumière qui parvenait à percer jusqu'au fond de la ruelle.
« Qu'est-ce que tu as trouvé là, avorton ? » demanda Tariq, ses yeux s'écarquillant de cupidité en remarquant le reflet métallique dans la main fermée de Khaled.
S'accroupissant lourdement à côté de lui, le colosse saisit le poignet de Khaled pour forcer ses doigts à s'ouvrir. Khaled lutta avec l'énergie du désespoir, refusant de lâcher son unique trouvaille, mû par un instinct viscéral qui lui hurlait que cet objet était sa seule chance de salut face à la mort qui le guettait.
« Lâche ça, sale vermine ! » hurla la brute en levant son autre poing pour lui asséner le coup de grâce au visage.
Khaled ferma les yeux, rassemblant ses dernières forces pour presser l'artefact d'argent contre sa poitrine meurtrie. Il sentit le métal froid s'enfoncer dans sa chair à travers le tissu déchiré de sa tunique.
Alors que le poing du chef des voyous s'abat sur lui, la vision de Khaled se trouble, et le pendentif en argent ancien et sans fioritures qu'il vient de serrer contre sa poitrine palpite d'une lueur chaude et troublante.